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Arrête ton char Bernard !

jeudi 20 février 2014, par Sausausau



« On m’appelle le chevalier blanc, je vais et je vole au secours d’innocents … » (Coluche, Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine)
Voilà la chanson qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai reconnu la voix de BHL hier sur France Inter, qui s’exprimait en direct de Kiev à propos des manifestations violentes qui s’y déroulait .
Mon imagination faisant le reste, je le vois juché sur une barricade. Sans casque. La crinière noire (quelque peu déplumée il est vrai) au vent. Sans blouson. La chemise blanche ouverte sur un torse bronzé. On devine à la lueur des barricades en flammes, les nombreuses cicatrices qui s’y dessine, comme autant de stigmates de son engagement courageux dans les combats des peuples cherchant à se libérer du joug des tyrans. Brandissant haut le Trophée du courage décerné par son épouse Arielle et quelques éditorialistes en manque de héros, je l’entends haranguer la foule, lui promettant l’arrivée imminente, d’une force d’intervention Européenne, des casques bleus et même de Sarkozy. Mon attention malmenée par la force des images épiques que lui impose ma rêverie est soudain rappelée à l’ordre par un changement de ton. La voix de BHL se fait plus posée. Il se fait poète. Lyrique, il prend à parti les nations qui accumulent les médailles olympiques sur la neige immaculée de Sochi, sans se soucier du sang rouge vif qui se répand sur la place de Kiev.
Patrick Cohen parvient après quelques tentatives infructueuses, à interrompre le flot de son discours enflammé sur les jeux de la honte.

Et la j’ai envie de dire : « Arrête ton char Bernard ! Tu vas finir par y laisser le peu de crédibilité que tes derniers adeptes défendent avec courage, malgré toutes les casseroles que tu trimballes. »
« N’aie crainte, je ne vais pas me lancer dans une polémique, perdue d’avance avec un personnage de ta trempe, de ta culture, de ton courage, de ta beauté. En digne descendant des sophistes qui vendaient leur soupe intellectuelle sur l’Agora d’Athènes, ton art de la rhétorique m’intime bien trop. Mais quand même, une question. Comment fais-tu pour savoir toujours - sans beaucoup d’hésitations, puisque tu interviens souvent à chaud - discerner le camp du bien de celui du mal ? Dans tous les conflits récents, Palestine, Afghanistan, Balkans, Irak, Géorgie, Libye, Mali, tu t’es présenté comme l’homme qui sait, qui ne doute pas. Celui qui désigne d’un doigt sûr et accusateur le méchant et qui encourage la communauté internationale à défendre les bons.
Je n’aurais pas l’outrecuidance de te rappeler le nombre de fois ou l’histoire - la vraie pas celle que tu racontes - a donné tort à tes jugements. Là n’est pas mon propos. Je voudrais seulement que tu m’éclaire de tes certitudes. Que la flamme de ton discernement sans faille alimente un peu la faible chandelle de mes conjectures.
Car reconnais le, pour le commun des mortels, il n’est pas facile de prendre parti dans un conflit. Moi même, quand mon frère s’engueule avec ma belle soeur, je me ressers à boire et j’attends que cela se passe. Il est vrai que le risque d’enlisement du conflit est peu probable, les deux parties cultivant depuis trente ans un art consommé de l’armistice. Laisse moi te présenter comment les choses apparaissent à mon intelligence certes très limitée.
Les conflits entre personnes, entre groupes, entre pays, peuvent toujours s’analyser comme la volonté simultanée de deux ou plusieurs protagonistes d’affirmer leur droit de propriété sur la même entité. Là, je sais, les plus tordus vont essayer de trouver des exceptions à ma règle. Cherchez et écrivez-moi, elles ne feront que la confirmer comme disent les grammairiens. Ainsi tu convoites ma femme, je ne suis pas échangiste, ça va pas le faire. Tu veux ma voiture, je ne suis pas loueur, tu deviens voleur. Tu en veux ma vie, je ne suis pas donneur, tu deviens tueur. Tu veux mon argent, tu es mon patron, je deviens chômeur. Tu prétends m’ôter mon Dieu, à moi si pieux, ça va pas mon vieux ! Tu veux le pouvoir, et bien va te faire voir ! Tu veux un pays, trop tard on a tout pris. Bref à chaque fois les conflits trouvent leur origine dans un décalage entre une offre limitée et une demande insistante. Mon frère qui s’engueule avec ma belle soeur : c’est parce qu’il rêve à une Laguna et elle à une Mégane et que les fonds disponibles ne permettent pas l’acquisition des deux voitures. Louis XVI aurait peut-être sauvé sa tête s’il avait cédé le pouvoir plus facilement. Les palestiniens auraient pu garder leur terres si l’on avait pu tirer une rallonge territoriale entre Jérusalem et la Méditerranée. La Syrie ne serait pas à feu est à sang si le bon droit n’était pas revendiqué par les deux parties belligérantes, toutes deux s’estimant porteuses de la volonté populaire.
En résumé, les choses serait plus simples si tout existait en plusieurs exemplaires. Tu veux ma femme, prends la, j’ai la même à la maison. Tu veux ma bagnole, non ça va j’en ai déjà une. Tu veux mon pognon, prends le, le chômage ça paye mieux. Tu veux le pouvoir, pas de problème, j’irai exercer le mien ailleurs. Tu veux ma vie, sers- toi, j’en ai une autre au paradis.
Mais tel n’est pas le cas. Les conflits sont au moins aussi vieux que l’homme et la propriété privée. Ils ne sont donc pas près de disparaître. »
Et là, de ta voix assurée, tu me rétorques : « Mais mon cher ami, c’est bien pour cela que l’homme s’est doté de règles. Il suffit de les appliquer pour arbitrer ces conflits. Les droits de l’homme, le droit international, le droit de la guerre, le droit national, sont autant de règles auxquelles il convient de se référer pour établir qui est le responsable des hostilités et qui est la victime. 
- J’entends bien (c’est ce que m’a dit l’ORL lors de mon dernier contrôle), mais parfois ces droits sont en contradiction entre eux. Ainsi le droit légitime de mon frère de préférer une Laguna entre en contradiction avec celui, non moins fondé, de son épouse d’opter pour une Mégane, dans ce cas là (comme souvent d’ailleurs), c’est le plus casse-couille qui l’emporte.
Prenons un exemple moins trivial (non Steph t’as pas une gueule de trivial...).
En Egypte et en Tunisie le peuple s’est révolté, le pouvoir en place a fini par le céder à d’autres qui s’estimaient plus légitimes à l’exercer et ce en infraction avec les droits respectifs de ces pays - il est en effet rare que la constitution d’un pays contienne un article qui régisse la révolution. »
Et là tu assènes : « Oui, mais c’était pour chasser des tyrans ! Les droits de ces hommes à vivre en démocratie sont supérieur à une constitution écrite par des dictateurs. Il existe une hiérarchie du droit reconnue par tous. »
Un peu déstabilisé j’ose : « Reconnue même par les tyrans ? »
- Evidement non ! C’est bien pour cela que cela fait d’eux des méchants et de ceux qui les combattent, des gentils. » Conclus-tu fier de ta saillie.
Circonspect je résume : « Ainsi le méchant c’est celui qui ne reconnait pas la hiérarchie du droit et qui fait souffrir son peuple, lequel se trouve alors être le gentil et obtient le droit de se révolter. Pourtant une question me turlupine. Les droits de l’homme, qui les a écrits ?
- Des gentils, assurément !
- Alors là Bernard je ne te suis plus. Car tu es en train de me dire que les méchants sont ceux qui ne sont pas d’accord avec les gentils sans définir ni l’un, ni l’autre, par ailleurs. Autrement dit en bon sophiste tu utilises une auto-référence, une tautologie.
- Mais non, les gentils qui ont écrit Les droits de l’homme, sont reconnus comme tels par la majorité, il y a bien une référence externe, c’est la majorité.
- Donc la majorité c’est les gentils. Même quand elle opprime la minorité ?
- Là non c’est une exception, elle devient les méchants.
- Et le tyran, il ne peut pas se considérer comme opprimé par la majorité que représente les tenants des droits de l’homme, du coup il deviendrait le gentil ?
- T’as raison mon Sau, c’est toujours ainsi que se voient les dictateurs .
- Pas de familiarité je te prie, on est pas monté sur les mêmes barricades. Tu admettras que si les méchants se voient comme des gentils, personne ne se voit jamais comme un méchant. De plus si les gentils majoritaires, deviennent des méchants lorsqu’ils s’opposent à des minoritaires, donc à des méchants qui deviennent alors des gentils, on retombe sur le problème que je soulevait au début. Le bien se défini toujours en opposition avec le mal et réciproquement. Sauf a être d’accord à l’unanimité sur une des deux notions et ce, de manière absolue et pas relative, les conflits ne peuvent s’arbitrer sur ces seules notions. Il n’y a jamais un camp du bien, et un camp du mal, mais toujours un camp qui pense savoir ce qu’est le bien contre un autre qui a la même prétention et l’observateur ne peut prendre partie qu’en fonction de ses propres convictions, qui relèvent tu l’avoueras plus du domaine du coeur que celui de la raison.
J’envie tes certitudes sais-tu ? Pour ma part plus je réfléchis et plus je doute. Le nombre de révolutionnaires qui se sont montrés pires que les dictateurs qu’ils ont combattus, sont autant de coups de boutoir à l’édifice de plus en plus branlant de mes convictions. Toutes ces guerres, tous ces conflits… Ne peut-on pas y voir la volonté toujours affirmée de certains de vouloir être Calife à la place du Calife ?
Quand la France donne l’asile politique à l’Ayatollah Khomeny, dont on sait tout le bien qu’il a fait plus tard à son peuple et à son pays, je me dis que décidément on est jamais sûr de rien.
Assurément, lorsque le peuple fait face à des forces de l’ordre brutales, ma sympathie va d’emblée à celui-ci. Mais lorsqu’il s’avère que certains manifestants de Kiev sont pro-nazis, je tique un peu vois-tu.
Quand la révolution tunisienne fait la part belle aux islamistes qui couvrent leur femmes des pieds à la tête à la plage alors qu’elles bronzaient sous Ben Ali je tousse un peu.
Quand la Libye, que tu as contribué à libérer, dit-on, instaure la Charria, cela me fait presque rigoler.
Tu as beaucoup voyagé, beaucoup lu, je te laisse compléter ma liste. S’il te reste un minimum de bonne foi, tu devrais pouvoir en faire un livre. »

« Selon Clemenceau, la guerre est une chose bien trop grave pour la confier à des militaires. Peut-être, mais il ne faut surtout pas la confier à des intellectuels en quête d’image. Ils n’y engageront jamais plus que leurs convictions et ils n’ont à y redouter que des blessures d’orgueil.
Je pense que le temps du philosophe et celui du politique doit-être différent. Comme doit-être différente la teneur de leur discours et de leur action.
L’un doit prendre du recul, du temps pour pouvoir éclairer le débat. La quête de la vérité qui caractérise le philosophe depuis Pythagore devrait au moins t’avoir conduit à admettre la difficulté de la tache. Elle ne peut se mener dans la fumée des barricades, sauf s’il s’agit de vendre du sensationnel. Laisse donc cela à ceux dont c’est le métier à moins que ce soit précisément l’idée que tu te fasses du tien.
L’autre doit nécessairement simplifier le problème pour pouvoir décider malgré l’incertitude. Il revient au politique de prendre ses responsabilité en donnant sa vision de la situation. Nous devons garder à l’esprit que les choses sont rarement simples. Le bien, le mal, peuvent chacun revêtir l’habit de l’autre, et bien malin celui qui les reconnaîtra. Car si Dieu bénit l’Amérique et qu’il sauve la Reine, Allah lui protège ses fils et Jéhovah soutient les siens. Drôle de trinité tout de même !
Une dernière question Bernard, si mes potes et moi, un de ces jours on se le fait ce putain de grand soir. Si on se décide à le foutre en l’air ce système capitaliste dont tu ne condamnes - et encore du bout des lèvres - que les conséquences les plus injustes. Si la minorité encore silencieuse sort de sa léthargie pour exprimer aussi radicalement qu’il se doit, sa volonté de mettre un terme à la loi du marché. A tes yeux Bernard on sera les bons ou les méchants ? »

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