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Dieu est-il raisonnable ?

lundi 12 mars 2012, par Sausausau

Le Dieu des philosophes.

Nos pays occidentaux sont aujourd’hui sécularisés, les églises se vident, les vocations deviennent rares, et même si le surnaturel y a toujours sa place, il répond plus à un besoin de merveilleux qu’à des réponses existentielles. Du coup Dieu s’énerve et se fanatise, à la suite de Marx, qu’il a participé à défaire, il convoque les damnés de la terre à une reconstruction d’un ordre social et moral qui réinstaure sa prépondérance. Cependant il résiste de moins en moins à l’individualisme matérialiste et éclairé de notre ère. Contrairement à ce que disait Malraux, notre siècle est de moins en moins religieux. Pourtant Dieu a eu son heure de gloire, il s’est longtemps imposé comme une réalité incontournable, comme un paradigme insurpassable, comme la vérité garante de toute les autres. Comment une réponse aussi mystérieuse à des questions bien réelles a-t-elle pu satisfaire aussi longtemps non seulement ceux qui l’on inventée et diffusée, mais aussi ceux qui étaient sensés penser le monde scientifiquement. Un homme de notre temps, ignorant la philosophie et son histoire, peut être étonné, la découvrant, de mesurer la place immense occupée par Dieu dans cette discipline qui se veut rationnelle. En effet, ses thuriféraires étaient nombreux au sein de la pensée philosophique dite classique, était-ce le résultat d’une foi réelle, la réponse nécessaire au contexte social dessiné par des mœurs profondément ancrés dans la religion, ou la conséquence d’une pression religieuse et politique cédant difficilement aux idées pouvant les déstabiliser ? L’objectif affiché par les philosophes est la recherche de la vérité, on peut s’étonner qu’ils empruntent, pour tenter d’y parvenir, des voies pour le moins impénétrables et qu’ils jugent indispensable d’y cheminer avec Dieu fut-il le Dieu des philosophes. Etaient-ils d’ailleurs de si bons compagnons ? « L’homme a dit : faisons Dieu ; qu’il soit à notre image ; Dieu fut ; et l’homme adora son ouvrage. » Cette citation de Sylvain Maréchal pamphlétaire anarchiste français né en 1750, sous son aspect provocateur cache une vérité certaine : l’homme est l’inventeur de Dieu... Le terme inventeur sera pris par certains dans son acception courante, à savoir celui qui par son imagination créatrice conçoit quelque chose de nouveau, qui lui donne naissance. On imagine bien que les tenants de la révélation, choisirons le sens que lui donne le droit, à savoir, celui qui découvre un trésor, qui révèle l’existence d’un objet caché qui préexistait à sa découverte. Quoi qu’il en soit, dès qu’il a eu conscience de lui en tant qu’être vivant et pensant et partout, l’homme confronté aux peurs que pouvaient susciter la puissance de certains phénomènes naturels qu’il ne comprenait pas, aux questions du sens de la vie, à celles auxquelles la mort le confrontait, a eu recours au surnaturel. La foudre, le tonnerre, les intempéries, les éclipses, toutes ces manifestations brutales de la nature, inexpliquées, imprévisibles ont, nous l’imaginons aisément, provoqué craintes et interrogations que l’homme a généralement tenté de résoudre en les attribuant à des forces ou à des volontés surnaturelles. Que ce soit dans la mythologie grecque ou romaine, les éléments sont représentés chacun par un dieu, avant eux les animistes y voyaient la présence des esprits, ceux-ci étant même partie intégrante des phénomènes qu’ils tentaient d’expliquer. S’agissant de la mort, dès que l’homme eu l’intuition qu’elle s’imposait comme la fin de la vie terrestre, les rites et les cultes qu’il imagina pour combler le vide de l’absence, firent presque toujours appel à des esprits, des dieux chargés de conduire le mort vers un nouveau monde, une nouvelle vie. Dès qu’il prend conscience de la fin inéluctable de la vie, il est amené à s’interroger sur son sens, sa finalité et il invente ce que la raison ne peut lui fournir, une explication du monde peuplé d’abord d’esprits bienveillants ou mauvais, que l’on doit adorer ou craindre, puis de dieux dont il faut espérer la clémence ou craindre le courroux, pour finalement n’en retenir plus qu’Un qui sera omnipotent, omniscient, créateur infini et éternel, le Dieu des monothéismes qui encore de nos jours et malgré une sécularisation avancée de nos civilisations occidentales, constitue pour certains la réponse aux questions métaphysiques, existentielles et morales qu’ils se posent. Si les craintes et les interrogations sont légitimes, il convient de s’interroger sur les raisons de ce recours quasi unanime au surnaturel pour expliquer l’inexplicable, comme si l’homme répondait à un besoin naturel de divin, de se demander pourquoi l’irrationalité constitue le point commun spatio-temporel des réponses à des questions bien réelles et enfin d’examiner les conséquences de ce qui semble être imposé non pas dans sa forme, mais dans son acception comme un paradigme quasi universel. Quelque soit la définition que l’on retienne pour déterminer Dieu, il est un caractère qui les traverse toutes c’est le surnaturel. Les définitions de ce terme sont les suivantes : « qui appartient à un univers supérieur au monde terrestre, qui ne relève pas des lois de la nature, qui ne semble pas appartenir au monde réel … » Ainsi donc l’homme ignorant des lois de la nature, a comblé le vide de ses questions sans réponses par quantité de fables, d’esprits, de monstres, de magie et tout cela fait partie d’un système « cohérent » (sic) qui fonde selon Lévi-Strauss (Anthropologie structurale, 1958, p. 218) la conception indigène de l’univers. Si pour les populations indigènes étudiés par Lévi-Strauss, ce système pouvait paraître cohérent, seule l’autojustification fonde cette cohérence, celle-ci se construit autour d’un paradigme qui fixe les limites de la réflexion chaque chose occupe une place préalablement définie par la conception que l’on s’en fait. C’est une cohérence intrinsèque au système qui se dissout dans un changement de paradigme, ce qui explique que la même fonction ait pu donner naissance à des formes aussi diverses pour la remplir. Par exemple, l’omnipotence divine n’est pas le prédicat avéré et constaté du sujet Dieu, mais un prédicat nécessaire de l’idée de Dieu construite par l’homme. Ceci m’inspire une allégorie que je livre ici. Une tribu nomade dont le destin avait ainsi été fixé qu’ils ne reviendraient jamais sur leurs pas, s’engage dans un défilé, bordé de montagnes aussi hautes que même les rayons du soleil avaient du mal à s’y frayer un passage. Après deux jours de marche, leur progression fût soudain arrêtée, un énorme grondement venu des entrailles de la terre les terrifia, il fut suivi d’une secousse terrible qui ouvrit une faille immense sur leur chemin, ensevelissant ainsi certains membres. Au bord de l’énorme trou les hommes se penchèrent pour en examiner la profondeur : il était aussi profond que les montagnes étaient hautes, mesurait dix mètres de large et s’étendait de part et d’autre du défilé. Les chefs de tribus se réunirent et après avoir consulté les esprits de la tribu, il fut décider que le trou serait bouché. Les hommes qui furent désignés pour cette tâche, surmontant leur peur tentèrent de persuader les responsables de faire demi tour pour trouver un autre passage ; en vain la tribu ne pouvait faire demi-tour ainsi en avait décidé les dieux. Ils se mirent donc à l’ouvrage. Les mois et les années passèrent, les générations se succédèrent quand enfin le trou fut comblé. Les sages se réunirent et tinrent ce discours : « Certains d’entre vous ont douté de la justesse de la décision de nos ancêtres, aujourd’hui une preuve évidente, irréfutable et flagrante vous est donnée de la sagesse de leur décision, tout ce que nous avons utilisé pour colmater la faille, tous les rochers, tous les arbres, toute la terre, tout le sable, tout cela comble le trou de manière parfaite, c’est donc que là était bien leur place et par conséquent que nous avons eu raison de faire ce que nous avons fait » Tout le monde applaudit et ils reprirent leur route avec la satisfaction du devoir accompli. Ainsi donc, donnez à l’homme une fable bien incroyable et à des conteurs habiles le but de la propager comme une vérité indiscutable et tout s’en verra transformé : les moyens deviendrons fins, les causes dernières finiront premières, les conséquences se changeront en but ultime la raison sera évacuée au service de la fable et surtout de ceux qui l’enseigne. Le surnaturel a de tout temps été la ressource de la raison en situation d’échec, tout et même souvent n’importe quoi, plutôt que le néant ; la nature dit-on a horreur du vide, l’homme fait partie de cette nature et il préfère des réponses auxquelles il va s’efforcer de croire à la vacuité d’une existence dénuée de signification. Dieu lui permet de concevoir sa propre réalité. Ces croyances s’affirment vite comme le lien d’une société en devenir, elles établissent un mode de vie avec ses rites, ses lois, ses codes moraux, elles permettent d’étendre les relations au delà du cercle familial, elles fondent des tribus, puis des peuples, et enfin des nations. Même si les réponses qu’elles donnent sont généralement plus mystérieuses que les questions qu’elles entendent résoudre, elles font sens et permettent de construire. Les bases de l’édifice sont impénétrables mais d’autant plus solides qu’elles fédéreront en nombre, ce qui explique en partie le prosélytisme de la plupart des croyances. Partout ou des croyances se sont imposées, des intercesseurs entre l’homme et l’Etre ou les êtres supérieurs sont apparus, ils détenaient un pouvoir que les autres n’avaient pas, ils étaient en relation directe avec les divinités, en étaient les confidents éclairés, détenteurs de révélations divines. Qu’ils soient sorciers, chamans, prêtres, partout leur statut dans la société est privilégié et très vite s’instaure une collusion entre pouvoirs spirituels et temporels renforçant ainsi le socle de l’édifice par l’émergence d’intérêts communs et bien compris. Là ou le pouvoir politique est impuissant à imposer sa loi, sur les conduites privées, sur la moralité, les forces spirituelles y pourvoient ; il est possible de se battre contre un tyran mais pas contre Dieu, mieux vaut dans ces conditions se soumettre aux croyances de sa tribu, de son peuple, de son pays, sous peine d’être banni, de perdre tout lien social, de renoncer à tout aide de ses semblables. Même s’il est voué à des déterminations diverses, la fonction de Dieu est partout la même, combler un vide métaphysique par de l’irrationnel, car dans ce domaine, c’est précisément ce qui est inaccessible à la raison, qui peut la satisfaire en la dominant par l’éminence de sa magie. Néanmoins certains hommes ont tenté d’introduire de la rationalité dans l’irrationnel, de la raison dans l’irraisonnable, il s’agit notamment des philosophes auxquels la littérature a attribué un dieu « le Dieu des philosophes » en opposition à celui des théologiens. Sa nature est diverse selon les époques et les hommes qui l’on pensé. Il peut-être une idole à la raison, ou la part d’irrationalité nécessaire à la raison. Les desseins de ceux qui l’ont pensé sont quant à eux plus obscurs : un souci didactique, une volonté normative, la lutte contre le nihilisme, la préservation d’un ordre social qui fonde la qualité de celui qui le défend, autant d’objectifs avoués ou non, conscients ou pas. Il n’est pas question ici d’être exhaustif, nous limiterons donc notre champ d’analyse à quelques penseurs qui ont marqué la philosophie occidentale classique. Paradoxalement c’est un théologien qui va être un des premiers à tenter une réconciliation entre foi et raison, Saint Thomas d’Aquin, à la suite de Saint Anselme de Cantorbéry est le fondateur de l’école scolastique qui vise à concilier la philosophie antique grecque, notamment les thèses de la métaphysique aristotélicienne, avec la théologie chrétienne. Il tente de montrer que la foi est compatible avec la raison, que les vérités révélées ne la contredisent pas, dans la mesure où la foi existe et qu’elle est première, celui qui ne croit pas ne pouvant pas comprendre. Dieu peut-être déduit à partir de l’observation du monde, mais la raison humaine étant limitée, la révélation reste seule garante de la connaissance de Dieu. La raison doit selon lui être au service des vérités révélées, elle aidera à mieux les comprendre, par là elle gagne sa légitimation et peut éclairer les plus septiques. Comme on peut le voir, ce qu’il concède à la raison est limité par la primauté qu’il accorde à Dieu, la raison occupe la place que Dieu veut bien lui céder, venant d’un Dominicain dont la mission est l’apostolat, l’évangélisation, en d’autres termes le prosélytisme, on ne pouvait en attendre plus. L’utilisation de la philosophie par la théologie est avant tout un moyen de renforcer sa position, voyons comment les philosophes se saisissent à leur tour de Dieu. Voici une définition données par le dictionnaire philosophique d’André Lalande du mot Dieu : d’un point de vue ontologique il constitue « …un principe d’explication unique et suprême de l’existence et de l’activité universelles, soit comme cause immanente des êtres, soit comme cause transcendante créant le monde hors de lui » Les notions le décrivant comme un être auquel on doit croyance, adoration et obéissance, qui seul est garant du salut, ont été évacuées de cette définition, cependant la description reprend la thématique théologique pour représenter Dieu. Et comment pourrait-il en être autrement ? En effet comment imaginer de s’intéresser à un concept sans retenir ce qui est sensé le fonder, le cercle ne saurait être pensé hors de son centre. Autrement dit le Dieu des philosophes se trouve être lui aussi le recours d’une pensée en situation d’aporie, il est l’interrogation par la philosophie, du Dieu des théologiens, soit pour le légitimer, soit pour le caractériser de manière moins irrationnelle , soit plus rarement et plus tardivement pour le rejeter. Qu’ils soient théistes, déistes, panthéistes, matérialistes, agnostiques, tous ont recours à Dieu, pour penser leur métaphysique. Dieu est donc un passage obligé pour la pensée des philosophes. Cela pourrait sembler à priori normal, Dieu est dans le temps et l’on ne saurait penser l’époque en l’évacuant. Pourtant les philosophes, définis comme des chercheurs de vérité, sont-ils condamnés à la chercher à travers le filtre de croyances souvent défaites par la science au fur et à mesure de son évolution ? Sont-ils contraints de tenter d’expliquer l’inexplicable et pourquoi autour d’un concept qui n’a de justification que d’avoir été pensé ? La vérité n’est-elle pas certaines fois dans la reconnaissance des limites de la raison ? Descartes dans un souci d’établir des vérités certaines, décide de douter de tout, même de sa propre existence, mais se propose comme morale par provision de « …retenir constamment la religion en laquelle dieu m’a fait la grâce d’être instruit … ». C’est dire la prépondérance qui lui accorde. Rassuré sur la réalité de son être, il n’aura de cesse de prouver l’existence de Dieu seul garant, selon lui, de la vérité ; si Dieu n’était pas ou n’était pas vérace, rien ne pourrait nous prémunir du doute. On voit l’importance, du concept de Dieu chez Descartes qui dépasse, et de loin, sa fonction religieuse tout en la confortant. Pascal au contraire revendique le « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non celui des philosophes et des savants ». Pour lui vouloir prouver l’existence de Dieu est vain, Dieu ne s’approche pas par la raison mais par la foi, vouloir en faire une réalité intellectuelle, c’est en faire un résultat de la raison, c’est vouloir le maitriser et donc le limiter. On aperçoit dans cette analyse la similitude avec la démarche théologique dont la philosophie se fait ici la servante. Spinoza qui lui distingue et souvent même oppose les croyances et la connaissance, est l’un des premiers à s’interroger de manière rationaliste sur le contenu de la Bible. Il voit Dieu dans la nature comme une immanence de celle ci, il lui refuse tout anthropomorphisme, mais il n’est pas l’athée que certains de ses détracteurs ont décrit ; il faut d’ailleurs savoir que le terme athée était à l’époque le qualificatif péjoratif dont on affublait tous les commentateurs critique des dogmes religieux. Il sera pourtant excommunié par la communauté juive d’Amsterdam, laquelle prononça un herem définitif à son encontre pour hérésie. Kant quand il convoque un tribunal de la raison dans la critique de la raison pure, fait un inventaire exhaustif, des différentes preuves de l’existence de Dieu pour ensuite, les démonter une par une. Il ne le fait pas par souci de rationalité, il entend remettre la raison à sa juste place, pour libérer celle de la foi. Au siècle des lumières, même les premiers athées revendiqués, comme le baron d’Holbach ou De la Métrie, - dont le matérialisme, en se définissant en opposition au spiritualisme, s’y inscrit en creux - ne peuvent échapper à Dieu qui s’impose à tous ceux qui prétendent réfléchir une métaphysique de l’homme et du monde. Le premier qui dut sa notoriété à un athéisme sans borne, remettant en cause Dieu, les religions, l’église, et qui dénonça l’injustice de l’ordre social construit autour de ces principes, fut un curé nommé Meslier. Il est vrai qu’il ne fut connu qu’à titre posthume, Ses dénonciations ayant pris la forme d’un testament qui circula longtemps sous le manteau dans le cercle des encyclopédistes et dont des extraits furent publiés par Voltaire plus de trente ans après sa mort. Même ce dernier connu pour ses positions radicales face à la religion déclare « l’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et qu’elle n’ait pas d’horloger ». Nous apercevons à travers ces quelques exemple, que ce qui impose Dieu à la réflexion est, bien sûr du domaine de la raison, mais aussi et surtout, le résultat de croyances religieuses, à l’époque quasi unanimement partagées, défendues non seulement par des pouvoirs spirituels puissants, mais aussi par des pouvoirs temporels qui lui prêtent allégeance. Ceux qui osent penser le monde différemment on toujours à rendre des comptes à l’église, ou aux tribunaux, Socrate dut boire la ciguë, Galilée dut abjurer ses thèses héliocentriques, Spinoza fût excommunié, autrement dit penser une physique et plus encore une métaphysique hors de Dieu et vouloir la faire connaître, la partager, est à cette époque quasiment impossible. Il ne s’agit pas de soutenir ici que les philosophes ne pouvaient tenir un langage de vérité sur ces domaines par peur de représailles, qu’il faut donc nécessairement douter de la sincérité de leur écrits, mais il s’agit de souligner l’importance démesurée de la pression sociale qui s’exerce consciemment ou non sur les hommes de cette époque à laquelle les philosophes ne peuvent échapper. On pourrait penser que la lutte contre le nihilisme qui anime certains débats, a pour but inavoué la préservation de l’ordre social établi, la crainte de désordres pires que l’ordre injuste, la peur de perdre une place souvent privilégiée qu’occupe ces penseurs dans la société, mais ceci serait pur procès d’intention. Pourtant il est difficile d’évacuer ces éléments du débat, une pensée est nécessairement inscrite dans une époque, un contexte social, et lorsqu’elle devient publique elle prend en compte consciemment ou non, les injonctions éthiques et morales qui fonde cette époque, cet ordre social, la convergence d’intérêts entre un ordre social et les individus qui le pensent est réelle. Il ne faut pas pour autant réduire la pensée publiée à cette réalité. Ce serait évacuer rapidement l’honnêteté intellectuelle indispensable à une pensée qui se veut rationnelle, une telle pensée ne peut s’élaborer sous la contrainte d’un mensonge permanent. La question reste donc ouverte, il faut peut-être voir simplement dans le positionnement intellectuel de la philosophie de l’époque, la crainte d’un désenchantement du monde s’imposant même aux plus rationnels qui eux aussi préfèrent des réponses mystérieuses à l’absence de réponses. Mais on ne s’interroge pas pendant des siècles sur Dieu, même aux fins d’affirmer sa nécessité, son infinitude et sa prééminence, sans préjudices pour celui ci. De tous temps l’Eglise l’a bien compris, élevant la foi au dessus de la raison et la déclarant inaccessible à l’entendement des non initiés. Pascal l’avait pressentit qui qualifia « Descartes (d’)inutile et(d’)incertain ». Kant qui la sauve en lui trouvant une place aux côté d’une morale individuelle, lui hôte de ce fait ses autres privilèges ébranlant par là une position prépondérante. Au regard de la sécularisation de nos sociétés occidentales, il apparaît que la philosophie qui s’est souvent voulu comme une servante de la foi a bien mal rempli son office. Nietzche, le premier, juge les atteintes irrémédiables, dans Ainsi parlait Zarathoustra, un fou annonce au peuple la mort de Dieu dans ces termes « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? » Il pressent ainsi une nouvelle ère, où l’homme enfin libéré des pressions religieuses devra inventer un autre monde, il en deviendra le créateur et ce rôle de démiurge le condamnera à occuper l’espace libéré par Dieu. Evidemment la philosophie n’est pas la seule responsable, les autres sciences l’ont de manière involontaire mais non moins efficace, beaucoup aidée : chaque découverte scientifique est venue combler, à la mesure de son importance, le trou de l’ignorance dans lequel les religions ont construit les fondations de leurs dogmes. Elle doit pourtant se sentir coupable, si l’on en juge au nombre de publications actuelles qui se donnent pour tâche de réhabiliter l’idée de Dieu. En effet les recherches bibliographiques que j’ai effectuées pour la rédaction de cet exposé m’ont permis de mesurer à quel point le nombre d’ouvrages philosophiques qui revendiquent, sous une forme ou sous une autre, l’existence d’un être supérieur, sont de loin plus nombreux que ceux qui rejettent cette idée. Paradoxalement ne faut-il y voir la victoire de ces derniers qui se refusent enfin à penser le monde à travers le carcan conceptuel qui a longtemps assujetti la métaphysique ? Ils ont enfin compris que nier Dieu c’est encore l’affermir.

Nous l’avons vu les peurs ancestrales, l’ignorance, les craintes existentielles de l’homme face au vide créé par une existence précaire et limitée, son besoin de réponses rassurantes, ont permis la naissance de Dieu, des religions et de son clergé. Celui-ci a rapidement perçu le parti qu’il pouvait en tirer et une alliance entre les pouvoirs spirituels et temporels a longtemps dicté à nos sociétés, les préceptes religieux, moraux et même sociaux. Les philosophes, hommes de leur temps, pourtant éclairés et porteurs d’un devoir d’intelligence du monde ont pour beaucoup et pendant longtemps été les serviteurs plus ou moins zélés d’une pensée métaphysique ne pouvant évacuer le concept de Dieu. Du Dieu cause première à celui qui n’est qu’un principe de description de la nature, rares sont ceux qui y ont échappé. Les buts étaient rarement théologiques, la recherche de la vérité, la crainte du scepticisme, la lutte contre le nihilisme, étaient ceux affichés, mais derrière, toujours en filigrane, Dieu et son principe d’explication unique et suprême du monde et de l’existence. Le Dieu des philosophes c’est la raison convoquant l’irraisonnable, pour à tout prix assouvir sa soif de vérité, comme si elle refusait tout simplement de prendre acte de ses limites. Mais quand la raison s’occupe des croyances, même pour leur donner un fondement, elle sape peu à peu le socle de l’ignorance sur lequel celles-ci sont bâties. Le Dieu des philosophes a finalement eu raison du dieu d’Abraham, il a gagné une guerre pas même déclarée. Sans vraiment le vouloir, la raison servante avouée de la foi, en est devenue la maitresse. Aujourd’hui dans nos sociétés sécularisées elle l’a remise à sa vraie place : le for intérieur de chacun. Il lui appartient maintenant de trouver les bons matériaux pour combler la béance.

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