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Etre vraiment de gauche dans une économie de marché.

samedi 11 mai 2013, par Sausausau


Hier soir Denis et Clémence sont venus diner à la maison. Denis c’est mon fils ainé, et Clémence sa fiancée, ou compagne, ou copine, on ne sait plus comment dire depuis la disgrâce du mariage hétéro.
Nous avons mangé des ravioli à la ricotta que j’ai faits moi-même. J’adore les ravioli à la ricotta, vous connaissez peut-être, une pâte un peu épaisse, qui résiste légèrement sous la dent, sans être dure, plutôt élastique, et qui en cédant sous votre mastication gourmande libère alors la saveur discrète et douceâtre du fromage blanc relevée par le persil très finement haché . Vous aurez pris soin avant de mettre en bouche la moitié d’un ravioli, de l’imprégner, de cette sauce tomate qui durant trois heures a mijoté doucement, rendant moelleux et fondants les morceaux d’échine de porc qui l’accompagne. Et là, dans votre bouche, si vos papilles ne sont pas trop abimées par la fréquentation de fast-food et autre marchands de junk-bouffe, une explosion de saveurs, sublimée par le parmesan et le poivre noir fraichement saupoudrés sur votre assiette fumante, vient assouvir votre gourmandise et faire taire votre culpabilité diététique.
Après le repas, le deuxième whisky, a fini par avoir raison de la migraine qui m’avait transformé en loque toute la journée, mais le troisième a sans doute été responsable de celle qui m’a empêché de dormir cette nuit. Rassurez-vous, aujourd’hui cela va mieux. Nos sens les plus primaires assouvis, l’alcool nous abusant sur la profondeur de nos idées, l’esprit réclamant sa part de satisfaction, il n’est pas rare que nous nous mettions à discuter sur la marche du monde et la place que nous devons y tenir. Très présomptueux me direz-vous ? Pourtant dans le plus reculé des bistrots de campagne, dans le plus perdu des vestiaires de foot, comme dans la plus mondaine des réunions parisienne, tout le monde ne parle jamais que de ça, de la marche du monde, et de notre rôle dans cette affaire, avec il est vrai, plus ou moins de recul, plus ou moins d’acuité, plus ou moins d’honnêteté intellectuelle, plus ou moins d’intelligence des choses et des hommes.
Qu’elles soient de comptoir ou de boudoir, les discussions se résument souvent à interroger le monde, son avenir et donc le notre puisque nous en sommes. Les analyses qui en émanent, selon qu’elles proviennent du bistrot, du vestiaire ou du cercle mondain, risquent de paraître inspirées ou avinées en fonction du degré de tolérance à l’alcool des clients du bar, dans le vestiaire elles sembleront irrémédiablement issues d’une intelligence toute occupée à celle du jeu, donc souvent indisponible, et "boboïsante" ou réactionnaire selon la rive de la seine ou elle se tiennent, mais il est rare qu’elles soient dignes d’être publiée dans la pléiade.
Autrement dit il est peu fréquent qu’une discussion dépasse la simple contribution à une opinion publique dont la faculté d’intelligence du monde n’est pas proportionnelle, loin s’en faut, au nombre de personnes qui la partage. La notre a eu le mérite de ne pas déroger à la règle.
La question posée était de savoir quelle vie mener pour être, sinon en adéquation totale, du moins sans contradiction trop grande, avec ses idées politiques, philosophiques ou éthiques. La question subsidiaire interrogeait notre capacité individuelle et collective à faire changer l’ordre économique et social établi.
Rassurez-vous, à minuit nous n’y avions apporté encore aucune réponse sensée et nous nous sommes résolus à aller nous coucher. Ce sont ces deux questions que j’aimerais aujourd’hui examiner et je vous invite ici à partager cette réflexion.
Mais quel rapport avec les ravioli me direz-vous ? Aucun, juste le plaisir de vous avoir fait saliver et de trouver une introduction qui, cédant à la folie cuisinière actuelle de nos concitoyens - dont on peut mesurer à l’occasion la malléabilité de leurs cerveaux - vous aura fait croire que pour une fois mon texte ne serait ni fatigant, ni ennuyeux.

Lorsque l’on se questionne sur une façon de vivre qui nous permette de ne pas sombrer dans la schizophrénie, de n’être pas soumis à des injonctions paradoxales, de se comporter conformément à nos valeurs, nous posons de fait plusieurs questions.
La première vous renvoie à la force de vos convictions. Si votre façon de penser le monde, fluctue en fonction des caprices de l’opinion publique, du dernier commentaire de David Pujadas, ou de la moindre de vos mésaventure, votre problème n’est pas sérieux, laissez vous porter par la vague de la pensée toute faite , continuez à dormir, et quand vous échouerez sur la plage, attendez la marée montante avec un peu de chance elle vous entrainera pour un autre tour.
Si par contre vos convictions sont profondément ancrées en vous, qu’elles vous aient été transmises par héritage familial, inculquées par l’endoctrinement de quelque instituteur gauchiste, révélées par quelque nouveau prophète médiatique, que vous ayez été contaminé par la propagation de certaines idées honteuses, que vous vous les soyez patiemment appropriées au fil de vos lectures et de vos expériences, le cas risque d’être plus problématique.
Mais la encore il faut distinguer plusieurs cas de figures.
Prenons le cas le plus simple ou plutôt le plus facile à vivre : votre entourage immédiat, familial, social partage vos idées, ou plus généralement, vos idées sont dans l’air du temps.
Ce vocable "l’air du temps" trace les contours d’une zone "sociétale" assez diffuse, difficile à définir autrement, tant les catégories habituelles de la sociologie sont peu adaptées à la circonscrire. Elle englobe tout à la fois et en vrac : la certitude qu’il n’existe pas d’alternative à l’économie de marché mondialisée mais aussi la nécessité d’un protectionnisme "intelligent". On y retrouve la condamnation de toutes les discriminations et de toutes les phobies, la tolérance absolue envers les religions et leurs adeptes, et dans le même temps, la tolérance zéro envers les petits délinquants et les économistes d’inspiration marxiste et les intellectuels qui empêchent de penser tranquille. La réprobation de l’immoralité ambiante, et les arguties qui permettent à chacun de s’en dispenser y font bon ménage et il y semble naturel de se réjouir des conséquences lorsqu’elles nous sont favorables, tout en réprouvant les causes qui en sont à l’origine. La condamnation de l’individualisme et le rêve d’une maison à soit sur une île déserte avec un coach pour le corps et un pour l’esprit - parce que vous le valez bien - y coexistent sans problème de cohérence majeur. On y rejette l’assistanat tout en ayant la conviction qu’il faut aider les patrons puisqu’ils créent des emplois. Chacun y est convaincu qu’il est indispensable d’être un battant, qu’il vaut mieux appartenir au camp des vainqueurs, que la réussite et l’argent cela ce mérite, qu’il faut respecter les règles du jeu du plus fort, mais qu’il est impératif que cela change et qu’il faut qu’enfin la concorde règne .
Si donc vos idées sont plutôt de centre droit en matière économique, qu’elles se veulent politiquement correctes, et que le sort ne vous a pas trop maltraité, le parfum de l’air du temps devrait vous convenir et vous devriez pouvoir vivre en harmonie avec elles puisque les contradictions qui en émergent sont intégrées à votre système de pensée et qu’elles ne sont pour vous que la conséquence de quelques déviances individuelles ou qu’elles finiront certainement par être résolues par les corrections mineures qu’il convient d’apporter à notre société.
Nous avons tracé là le profil d’un ensemble de concitoyens qui à mon avis englobe près de 65% des français - regardez y de plus près vous en êtes peut-être - et qui, est prête à toute les revirements éthiques, à toutes les expériences sociétales, à tous les renoncements, mais qui s’interdit tout changement de paradigme économique.

Si par contre vos idées politiques sont minoritaires, qu’elles remettent en question l’ordre établi. Si à chaque élection vous misez sur le perdant. Si pour vous la fin ne justifie pas les moyens, surtout quant elle vise à préserver le sort des plus favorisés. Si votre réussite individuelle ne passe pas nécessairement par l’avoir et que vous donnez la primauté à l’être. Si vous préférez le risque du chamboulement social à celui que vous offre la bourse ou le monde de l’entreprise. Si votre tolérance s’arrête là où commence l’intolérance des autres. Si vous ne cherchez pas à systématiquement à être du côté de la bien-pensance et si vos opinions sont mûries par la réflexion et non pas suggérées par le dernier éditorialiste venu, alors pour vous, cela va être plus dur. Les contradictions auxquelles vous allez être confrontées dans vos choix de vie, risquent de malmener quelque peu votre logique et la cohérence de vos agissements va vous paraître beaucoup moins évidente. Il vous reste bien évidement le choix de vous radicaliser, on a toujours le choix disait Sartre, mais si vous décidez malgré tout de restez parmi nous, de renoncer à la marginalité, au Larzac ou au tonneau que nous a légué Diogène, de remettre à plus tard les opérations violentes pour faire aboutir vos idées, il va falloir apprendre à vivre avec ce décalage qui pose différentes questions.
Nous allons tenter d’y répondre mais je voudrais avant mettre un terme aux espoirs que j’ai pu susciter chez ceux qui espéraient trouver dans ce texte un modus-vivendi qui leur permette de patienter tranquillement jusqu’au retour du fascisme, malgré "…toutes ces pédales et ces fiotes qui nous gouvernent et qui essayent de couper les couilles des derniers vrais patriotes". Bien que je puisse concevoir à quel point leur détresse est grande de voir leur pays ainsi livré aux hordes barbares et aux juges rouges, je les laisse à leur désarroi, avec un peu de chance ils finiront par comprendre qu’il est des idées qui ne valent même pas un ulcère ou bien celui-ci finira-t-il par éclater.
N’attendez pas non plus de moi que je vous enseigne comment vivre l’âme en paix, à la tête d’une grande fortune, en oeuvrant à ce que vos enfants puissent en hériter, sans que l’état, ce voleur, ce prédateur, ne vous en prélève une part toujours trop grosse, tout en assistant - dès que les affaires vous laissent un peu de temps - aux sermons du curé, du pasteur, de l’imam ou du rabbin qui vous appelle à la générosité, au partage, à la mesure et à la tempérance. Les voies du seigneur, quel que soit son nom me resteront à tout jamais fermées. Ceux qui s’y engagent et qui s’y perdent ne doivent attendre de moi aucune sollicitude, Dieux reconnaitra les siens, moi je discerne dans leurs actions le fossé creusé par leur cupidité, entre la philanthropie qu’ils affichent et la société qu’ils nous imposent.
Et puis il y a ceux, nombreux et souvent silencieux qui pourraient faire basculer les choses mais qui par la force de l’habitude, par paresse intellectuelle, ou aidés par un destin personnel favorable, ont fini par se convaincre des bienfaits du libéralisme. Ceux là aussi, sauf à être totalement de mauvaise foi, ont pourtant a subir les assauts de leur conscience, laquelle éprouve quelques difficultés à oublier ses origines sociales et ses idéaux de jeunesse, mais qui concluent dans une contorsion de leur moi, à l’impossibilité de vivre en conformité avec leurs idéaux, j’aimerai les convaincre que renoncement forcé ne vaut pas reniement volontaire.

Avant tout il convient de souligner, que parmi tout ceux nombreux qui appellent au changement il est important de distinguer ceux qui souhaiteraient moins d’impôt, moins de charges, moins d’état, plus de flexibilité, plus de précarité, plus de concurrence, plus de marge pour les entreprises et les autres qui aspirent à une société plus apaisée, de justice et d’espoir. Ce rapprochement entre des souhaits des uns et des autres pourtant incompatibles et antagonistes, dans un amalgame qui ne retient que le désir de changement, crée une confusion qui n’éclaire pas, loin s’en faut l’analyse des attentes réelles de la population.
Je vais ici seulement m’intéresser aux contradictions qui naissent de la confrontation entre la volonté d’en finir avec le libéralisme, d’inventer une autre répartition des ressources et des richesses, et notre complicité active dans la perpétuation du système actuel.

Car effectivement ce système n’a pas besoin de notre assentiment, de notre militantisme (d’autres y pourvoient) pour perdurer. Ce qui fait la force du capitalisme, c’est qu’il se perpétue par notre simple participation à la vie de la cité.
Les échanges sont nécessaires à l’homme social, et tant que ces échanges se feront sous l’hospice de l’économie de marché libre et concurrentielle, ils l’alimenteront. Cela fait de nous les auxiliaires du marché qui par la force du nombre, et sans le vouloir vraiment - car tel n’est pas notre but recherché - devenons presque aussi performants que n’importe lequel des plus cyniques traders.
Vous êtes salarié et, par la mise à disposition de votre force de travail, vous devenez le second rouage indispensable du capitalisme. Vous êtes chômeur, et vous participez au déséquilibre de la demande de travail par rapport à l’offre, qui tire à la baisse le niveau des salaires. Vous êtes artisan, et votre indépendance apparente vous donne l’impression de conduire vos affaires, mais l’économie de marché vous met à la merci d’un concurrent plus avide ou moins appliqué et vos décisions devrons s’inspirer des siennes si vous voulez vous en sortir. Vous êtes locataire, et votre demande crée un effet d’aubaine qui pousse même ceux qui n’en ont pas les moyens à investir dans la pierre, le remboursement de leur prêt par votre loyer constituant ainsi le nouveau prix du marché locatif. Pour échapper à cela, vous vous décidez à acheter votre propre logement et vous contribuez à gonfler une bulle immobilière qui finira bien par éclater à la gueule des plus endettés.
Pour oublier vos soucis, vous partez en vacances en avion et vous prenez ainsi part à un tourisme de masse qui profite surtout aux plus fortunés, qui donne à croire aux déshérités de la terre, qu’en occident tout le monde est riche. De surcroit, ce tourisme met en mouvement à période fixe des millions de personnes, chacune laissant dans la couche d’ozone l’empreinte de ses fantasmes d’ailleurs.
Il paraît impossible d’être dans la société, et de ne pas influer à la perpétuation d’un système que nous voudrions voir changer.
Cette position de complice "involontaire" suffit à soulager certains de leur mauvaise conscience mais est-elle suffisante pour nous dédouaner de nos responsabilités ?
Nous pouvons bien sûr être de mauvaise foi, avec nous-même, avec les autres, avec notre propre histoire et nous convaincre pêle-mêle, de notre incapacité à influer seul sur l’avenir du pays, qu’il est plus sage de se résoudre à la dure réalité, que l’utopie ne mène à rien, qu’il vaut mieux essayer de tirer au mieux son épingle du jeu, que de toute façon tout n’est pas si mal, qu’il suffit souvent de vouloir pour réussir, et de voir dans sa propre expérience la preuve de ce que l’on avance.
Soit, votre conscience peu y trouver de l’apaisement, mais votre responsabilité reste intacte.

Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes des individus libres dans un pays démocratique. De ce constat et des définitions des concepts de liberté et de démocratie, nous sommes amenés à déduire en toute logique que nous pouvons donc changer les choses. Les obstacles sont certes nombreux mais le premier qu’il faut franchir consiste à le reconnaître et le vouloir.
J’affirme donc que nous sommes libres. Sartre disait lui que nous sommes condamnés à l’être. Que voulait-il dire par là ?

Bien sûr l’homme obéit aux lois naturelles. Comme les animaux, il est condamné à se nourrir, il doit trouver un refuge, il doit s’occuper de ses petits, il est donc déterminé par sa nature animale. Il l’est aussi par la société dans laquelle il vit, par sa propre situation sociale dans cette société, par ses talents et par ses tares, mais il ne suit aucune destinée divine, aucun concept prédéterminé, il se contente de déployer sa nature, il la réalise, par les choix qu’il fait et même par ceux qu’il ne fait pas et c’est cette opportunité du choix et la conscience qu’il en a, qui le différencie de l’objet ou de l’animal qui eux sont réduits à leur essence, qui ne seront jamais que ce qu’ils sont. C’est l’action qui donne à l’homme sa vraie nature, c’est en existant qu’il est et devient homme, et c’est à cette liberté d’action que le condamne sa nature transcendantale. Ex-ister c’est littéralement sortir de soit, c’est en dépassant sa nature animale que l’homme se construit.
Les déterminismes sociaux, familiaux, ou autres expliquent selon certains, les actions humaines par le contexte : il a volé la pomme parce qu’il avait faim. Le contexte explique l’action, il n’en est pas la cause. Comme la gravitation explique la chute de mon stylo, mais en rien les raisons qui m’ont amenées à le lâcher ; de la même façon c’est le projet de vie qui explique l’action. Ainsi le contexte n’est qu’une occasion d’exercer sa liberté et tous les affamés ne finissent pas voleurs de pommes, on en trouve même qui décident de les planter.

Voilà très succinctement ce que j’ai compris de la notion de liberté telle que la conçoit Sartre.
Pour ma part je pense que Sartre pousse à l’extrême sa vision de la liberté et qu’il tend à nous faire perdre de vue que toutes les libertés ne sont pas égales. Que vaut la liberté d’entreprendre d’un habitant de Calcuta face à celle d’un parisien, que vaut la volonté d’un manchot qui décide de devenir pianiste virtuose, que valent les chances de transformer un gamin des cités en agneau docile alors qu’on lui explique dès son plus jeune âge que le loup mange l’agneau.
Bien sûr nous avons le choix, mais l’étendue de ce choix délimite le plus souvent le champ des possibles et, force est de constater, qu’il est pour certains bien plus ouvert que pour d’autre.

Qu’en est-il par exemple de l’obligation qui nous est faite de gagner notre vie pour subvenir à nos besoins et donc pour beaucoup de travailler. Quelles limites tracent cette nécessité de travail à notre libre arbitre et donc à notre responsabilité éthique ?

Je pense qu’il existe une différence fondamentale entre deux positions sociales et économiques. Celle d’employeur et celle de salarié (c’est volontairement que je fais l’impasse sur celle du travailleur indépendant).
Voyons les contradictions qui peuvent naître de leur collaboration.
Je rappelle que j’ai décidé de ne m’intéresser qu’aux écarts entre notre souhait de l’avènement d’un monde plus juste, libéré d’un capitalisme sauvage, et nos décisions, nos actions personnelles.
Ceux qui n’ont pas ces aspirations, et qui revendiquent un individualisme forcené, ne sont donc pas inclus dans cette analyse.

Si vous êtes employeur, le contrat social vous permet de prélever une part de la production de vos salariés à votre profit puisqu’ils utilisent vos moyens de production. Le salarié se place dans un lien de subordination et en contrepartie vous vous engagez à lui fournir du travail. Voilà schématisés les relations qui vous lient avec vos salariés.
Les motivations qui vous poussent à préférer une position plutôt qu’une autre sont souvent du domaine matériel. Le statut de patron, outre qu’il vous sort de l’état de subordonné, offre aux diplômés et surtout à ceux qui le sont peu, des espérances de gains bien supérieures à celles des salariés. Ainsi c’est une approche avant tout égoïste qui guide votre décision première et qui imprégnera l’ensemble des décisions que vous serez amené à prendre plus tard dans la gestion de votre entreprise. Car dans l’expression "pour le bien de l’entreprise", il faut surtout entendre, "pour le profit de l’entrepreneur" puisqu’il est aujourd’hui posé en principe, dans nos économies libérales, que le profit de l’entrepreneur est la finalité de l’entreprise. Si le sort des salariés dépend aussi de ce profit, ce n’est qu’indirectement car les deux intérêts sont souvent opposés. Ne nous leurrons pas, dans ce genre d’économie, qui pose en principe fondateur des moyens seulement justifiés par la fin, que seul le rapport de force parvient à circonscrire dans des limites tolérables, la justice ne fait pas bon ménage avec l’entreprise et la position d’employeur nécessite une grande "souplesse" éthique car elle implique une obéissance aveugle aux "lois" du marché, revendiquant par là même une rupture catégorique avec la morale. En résumé, si vous avez un gros besoin de cohérence entre vos aspirations de justice et vos actions quotidiennes, restez salarié.
De plus je suis persuadé de la chose suivante : si nous n’avions pas cédés à l’appât du gain que les grands capitalistes ont suscité en organisant la dissolution de la cohésion sociale du salariat dans autant de petites structures, mises en concurrence et qu’ils exploitent sans vergogne, le capitalisme n’aurait pas pris une tournure aussi sauvage. Nous avions pour nous le rapport de force que procure le nombre et un statut social partagé. Les classes sociales étaient clairement identifiées et rare étaient les ouvriers susceptibles de s’apitoyer sur le sort de leur patron. Aujourd’hui depuis cette dissémination, il n’est pas rare d’avoir un petit patron, ou un commerçant dans son entourage immédiat. La frontière est devenue plus floue entre les classes sociales qui partage entre-elles une disparités importante de situation et de revenus en leur sein. La propagande libérale formatant les esprits, beaucoup sont prêts à sacrifier leur conditions de travail et même leur niveau de revenu pour "sauver leur emploi", pour améliorer la compétitivité de leur entreprise, entrainant par là même l’ensemble des salariés dans une concurrence globale de tous contre tous, d’où seuls les grands patrons sortiront plus riches.
Evidemment, le statut de salarié ne gomme pas comme par magie toutes les incohérences, car celui qui accepte, en échange d’une situation sociale meilleure, d’obéir par procuration à ces mêmes "lois" du marché n’est pas dans une situation beaucoup plus confortable. C’est en effet encore l’égoïsme qui lui inspire cette décision.Tout va dépendre de la manière dont il se comporte avec ces "lois". S’il les fait siennes avec zèle, visant dans chaque décision à complaire à sa hiérarchie, il endosse aussi la responsabilité de leurs effets. S’il ne se sent pas contraint d’obéir aux ordres quand il les considère incompatibles avec sa morale, il garde une certaine cohérence . C’est sur cette capacité de résistance qu’il sera jugé par ses subordonnés, par sa hiérarchie et par sa conscience. Bien entendu, il risque d’être sanctionné pour son refus, mais la liberté et la probité sont à ce prix.
Dans le dernier cas de figure, celui du salarié lambda d’une société quelconque, je me contenterai de souligner quelques évidences. Si vous êtes pacifiste convaincu évitez les sociétés d’armement et la carrière militaire, si vous êtes écologiste militant n’envoyez pas votre C.V. chez TOTAL, en tant qu’ancien syndicaliste CGT refusez les offres d’emploi du MEDEF, et si vous êtes anarchiste fuyez les postes à uniformes sauf peut-être ceux de la Poste. Pour le reste travaillez et luttez puisque-t-elle est votre destinée.

A la fin de ce long paragraphe retenons ceci : nous sommes libres et nous sommes donc responsables, le contexte ne peut servir que de circonstance atténuante pour expliquer pourquoi nous agissons parfois en contradiction avec nos idéaux.

Il convient je pense à ce niveau de la réflexion, de nous interroger sur ce qu’est un idéal et plus précisément d’analyser la nature du décalage entre nos actions et nos idéaux.
Tout le monde sent bien qu’un idéal ne peut constituer un mode de vie, puisqu’il est avant tout un objectif à atteindre. Il est du domaine des idées qui ne sont contenues que dans la limite de notre imagination et de notre raison. L’action est du domaine de l’être est donc soumise aux contingences matérielles. L’idéal est tel un phare : il signale une côte, mais il n’éclaire pas la route qui y mène. Il y a donc une erreur conceptuelle à vouloir analyser nos actions qui s’inscrivent dans l’instant présent et qui sont du domaine de l’être, à l’aune de nos idéaux qui appartiennent au domaine de la pensée et du concept et qui visent à penser l’avenir. Une société idéale est celle qui sera empreinte de certaines valeurs morales et pour ce qui nous concerne, la justice est celle qui doit primer car elle conditionne presque toute les autres. Comment être bon, honnête, respectueux quand on est soumis à l’injustice et peut-on se prétendre muni de ces qualités morales alors que l’on commet soi-même l’injustice. Ainsi plus qu’à une éthique conséquentielle, c’est bien a une éthique comportementale qu’il faut être fidèle. Certains patrons s’enorgueillissent d’être des créateurs d’emploi. Le fait est indéniable, mais à quel titre peuvent-ils en tirer gloriole ? Le but recherché par l’entrepreneur est son profit personnel et l’embauche n’est que le passage contraint de ce but, la conséquence indispensable mais pas le but. On touche ici du doigt les limites d’une éthique conséquentielle qui voudrait juger la valeur morale de nos actions à l’aune de leurs seules conséquences. Bien sûr les conséquences de nos actes ne doivent pas être perdues de vue et il faut se garder de toute "inconséquence" mais il importe d’être lucide.
La franchise est la seule grille de lecture opérante pour juger de la portée de nos actions. Pourquoi, dans quel but, j’entreprends quelque chose. Il convient de savoir si les motivations de nos actions sont conformes aux valeurs qui sont le socle de nos idéaux. Je m’explique : si pour vous, une société idéale est une société ou règne avant tout la justice, et si vous considérez que le capitalisme actuel est un obstacle à l’avènement de cette société idéale, l’achat d’un appartement selon qu’il va servir à vous loger ou qu’il va constituer un placement spéculatif, ne présente pas du tout les mêmes contradictions. Dans les deux cas vous participez il est vrai à la perpétuation du capitalisme. Mais d’un coté vous comblez un besoin fondamental, vous loger, et rien ici n’est en contradiction avec votre souci de justice. De l’autre coté vous êtes partie agissante de la spéculation immobilière et il ne vous semble pas anormal que quelqu’un paye à votre place un appartement qui vous appartiendra à terme. L’idée de justice, s’il elle s’en sort sur ce coup-là, sera passablement amochée. Ainsi donc dans le premier cas, la conséquence indirecte de vos actes alimente le système, dans le second l’esprit de lucre, votre volonté de vous enrichir, est à l’origine de votre action et fonde le système. Ici, dénoncer le système constituerait effectivement un grand écart idéologique.
Oui mais m’objecterez-vous, c’est un peu égoïste de vouloir se mettre à l’abri, alors que d’autres sont dans le besoin. Certainement, mais la justice n’exclue pas l’égoïsme, c’est Hume qui a résolu le premier la contradiction apparente. Selon lui si personne ne désirait rien ou si tout le monde possédait tout ce qu’il souhaitait, l’injustice n’existerait pas et donc la justice serait un concept vide de sens. La justice suppose des désirs insatisfaits et un minimum d’attention de l’individu envers ceux-ci. Ainsi tenter de satisfaire ses besoins et ses désirs n’implique en rien une acceptation de l’environnement économique et social dans lequel cette satisfaction trouve sa concrétisation, cela répond seulement à notre nature. Etre obnubilé par ses désirs, et faire de leur satisfaction le but ultime de nos agissements, en devenir l’esclave, voilà le problème, car là nous perdons nos repères moraux au plus grand profit du marché qui voit ainsi ses manoeuvres de sollicitation et de tentation aboutir.
Je referme cette parenthèse sur la justice pour revenir à la confusion entre la conséquence de certains de nos actes et la motivation de ces actes. D’un côté il y a un responsable dont les choix limités fixent le périmètre de ses décisions et de l’autre un coupable qui agit sciemment dans un but en totale contradictions avec les idéaux dont il s’affuble. Et pour creuser un peu l’introspection, je dirais qu’il n’y a de contradiction que dans la réflexion, car nos actes sont toujours le résultats de nos décisions et à ce titre ils sont finalement toujours en conformité avec celle-ci. Reste à savoir par quel mécanisme notre décision parvient-elle à contredire notre volonté ? Peut-être que nos sociétés individualistes nous induisent-elles trop souvent à trancher ce vieil antagonisme entre le Surmoi et le CA à la faveur de ce dernier.

Toujours est-il que cette complexité nous conduit souvent à une erreur de jugement, et c’est le cas lorsque nous concluons que nous sommes tous, même involontairement des capitalistes .
Ceci est d’autant plus grave que ce hiatus nous est suggéré par ceux-là même qui n’ont aucun intérêt à ce que cela change et qui sont les prosélytes du libéralisme. Ils s’emparent de ce sophisme pour nous faire croire qu’il tiennent là, la preuve que le système est indépassable et qu’il n’existe aucune alternative au capitalisme, comme disait Thatcher.

Alors ravalons la mauvaise conscience, qui nous est suggérée par les lois du système que nous voulons combattre. Elle est de celle que le Christianisme a instillé perfidement dans nos esprit pour nous convaincre de la nécessité d’expier nos fautes. Préservons notre intelligence de la situation et sachons discerner un écart moral d’une conséquence malheureuse, mais soyons vigilants et ne nous abusons pas comme tentent de le faire hypocritement certains patrons en laissant croire par exemple que les licenciements sont une conséquence d’une loi aussi incontournable que celles de la nature, alors qu’ils découlent d’une décision dont la responsabilité leur incombe à plusieurs titres : ils sont pour beaucoup, les promoteurs et législateurs de cette loi qu’ils nous imposent et ils la mettent en oeuvre avec un zèle peu suspect d’indulgence.

Quant à savoir comment oeuvrer à la victoire finale, vous me comprendrez aisément si je vous avoue humblement ne pas le savoir. Certains vous dirons que cela passe par le militantisme actif, d’autres par la diffusion de nos réflexions qui nécessite
l’éducation du peuple, d’autres las de ronger leur frein, prônerons les coups d’éclats et parfois même les coups de sang, et enfin les plus convaincus diront qu’elle est inscrite dans l’histoire des peuples et qu’il suffit d’être patient. Sans doute la vérité n’est-elle pas exclusive et réside-t-elle un peu dans chacune de ces assertions. Mais il conviendra toujours de garder l’esprit clair et d’être intransigeant sur le contenu réel de nos objectifs. Il nous faut porter haut nos ambitions politiques et sociales, non comme une croix, nous n’avons rien à racheter, laissons cela aux candidats martyrs, mais comme une lanterne, pas pour nous éclairer, notre morale et notre éthique y pourvoirons, mais pour se repérer dans la foule des indécis, des résignés, pour que la lueur de notre vérité par sa multitude se transforme en possible éclatant, que même nos adversaires ne pourront plus nier, et pour se convaincre qu’ensemble tout peut devenir possible, même l’improbable des autres….

…Et là si vous le souhaitez vous pouvez entonner tout seul : " C’est la lutte finale, groupons nous et demain…" et la prochaine fois vous aurez peut-être droit à mes raviolis à la ricotte.

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