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Guide de survie en milieu hostile.

jeudi 27 avril 2017, par Sausausau


Il est des moments et des situations où l’intelligence est en péril. Soit qu’elle cède le pas à l’émotion, à la colère, aux préjugés, soit qu’on tente de la soumettre aux exigences du réalisme ou encore par des impératifs moraux, ou par des injonctions affectives.
Je me propose dans ce petit texte de vous aider à vous tirer sans trop de dommage de ces circonstances difficiles. Vous comprendrez donc que je m’adresse avant tout à ceux qui disposent d’un minimum de prédisposition à la faculté de jugement, et surtout d’une volonté active de la préserver.
En premier lieu il faut apprendre à identifier ces milieux délétères et c’est là le plus difficile.
Il ne faut jamais se croire à l’abri. Nous ne sommes en sécurité nulle part. Les endroits les plus familiers comme les plus anodins peuvent même s’avérer les plus dangereux.
On peut se croire bien tranquille chez soi avec quelques amis autour d’un verre, ou attablé en famille pour un bon repas. Attendre patiemment son tour à la caisse d’un supermarché, ou entre les mains plus ou moins expertes d’une coiffeuse, au téléphone avec le technicien d’une plate-forme téléphonique, ou même installé confortablement dans un fauteuil à suivre un programme télévisé ou à écouter la radio. Le vin est bon, les pâtes al dente, il n’y a pas trop de monde à la caisse, il fait beau, la coiffeuse est mignonne, vous êtes de bonne humeur, armé de toute la patience possible, votre esprit ouvert à l’autre, et là soudain, sans signe avant coureur susceptible de vous alerter, vous voici soudain plongé en milieu hostile à l’intelligence.
Comme si un gaz incolore et inodore mais toxique avait envahi votre espace vital, vous commencez à vous sentir mal à l’aise, votre cœur se met à battre plus rapidement, votre cerveau émet des signaux de détresse, vos pensées s’embrouillent, les mots vous manquent. Les symptômes sont connus : la première connerie vient de fuser. Elle ricoche sur l’acquiescement d’un premier intervenant, un second renchérit à coup d’approximation, elle gagne en puissance grâce à la relance d’un troisième qui y va de son lieu commun, et renvoyée par la force du réalisme qui écrase l’utopie, elle atteint toute son intensité et vous explose au visage. N’ayez crainte, l’atteinte n’est pas létale. Nul n’est jamais mort d’avoir été trop exposé à la bêtise humaine, la terre serait bien dépeuplée, seules ses mises en œuvre sont dangereuses.
Respirez à fond, restez calme, servez vous à boire et attendez d’avoir récupéré. Ne surestimez pas vos possibilités de riposte. La raison a peu de chance face à la connerie. Dans l’ordre d’apparition au sein des facultés humaines, la connerie est première, elle découle de l’instinct. Elle a une expérience bien plus grande de la lutte pour la survie, elle est plus rapide et répond avant même que son auteur l’ai décidé, de manière quasi autonome. Elle ne s’encombre pas de vérité. Alors que l’intelligence est toujours à la recherche d’appuis stables pour se déployer, la connerie dispose de tout un arsenal de biais qui la maintiennent fermement dans l’erreur. La connerie cherche à convaincre quand la raison souhaite comprendre. Le plus souvent cette dernière se retrouve bien seule et doit faire face à de nombreux assaillants. Donc ne vous jetez pas dans la bataille bille en tête, sauf à avoir perçu chez vos adversaires un signe de faiblesse, une once de doute. Par exemple, si vous percevez dans un œil un éclair de lucidité, si des propos ne sont pas qu’une suite de sophismes creux, si quelqu’un semble apporter un peu d’attention à vos arguments, si certains ne sont pas ivres, si d’autres n’ont pas trop soif, peut-être qu’un trait de la raison bien ajusté pourra atteindre l’un d’entre eux et par contagion gagner les autres. Mais si ces conditions ne sont pas réunies, rompez ! Il n’y a pas de honte à se soustraire au danger, les héros morts au champ d’honneur des confrontations d’idées emplissent le panthéon de la pensée, mais n’ont sauvé que son honneur, la bêtise est aujourd’hui impériale. Ne menez que les combats que vous pouvez gagner et esquivez les autres.

Nous allons maintenant voir comment éviter les situation à risque.
L’intelligence pour prospérer et s’épanouir nécessite un milieu propice. Vous rechercherez donc plutôt la compagnie de personnes sans préjugé, ouvertes à un dialogue véritable visant l’échange plus que la conviction, non conformistes, méfiantes vis à vis des vérités établies par la masse, par leur chef ou par les puissants, ouvertes d’esprit et de cœur, capables de refuser un ordre idiot, de s’opposer à un règlement absurde, prêtes à intégrer d’autres point de vue dans leurs raisonnements, capables de douter, de se remettre en question, connaissant leurs failles, leurs lacunes, leurs limites. Vous voyez dans ce portrait les traits de l’homme sans conviction ? Tout au contraire, des convictions on besoin de toutes ces qualités pour s’affermir, pour dépassez le statut de croyance, de point de vue, d’opinion. Je vous l’accorde il n’est pas toujours facile de réunir l’ensemble de ces conditions dans la vie quotidienne quand on habite une petite ville de province fut-elle universitaire.
Il tombe sous le sens qu’on ne choisi pas sa famille. Il serait très peu amical d’être trop exigeant avec les amis que la vie met sur votre route. Vous ne pouvez pas non plus attendre de la caissière qu’elle ait lu Marx dans le texte et qu’elle se rebelle contre son patron qui la contraint de vous demander d’ouvrir votre sac à chacun de vos nombreux passages. Vous ne pouvez pas empêcher la coiffeuse de vous dire tout le mal qu’elle pense des trente cinq heures qu’elle fait elle en trois jours, des charges trop lourdes, et des socialistes trop laxistes. Quant au technicien du SAV de chez Philips, il suit une procédure d’où toute initiative est exclue et qui plus est passible de sanction, il ne faut pas donc espérer qu’il comprennent votre refus de vous soumettre pour la troisième fois à ses directives dont il vous affirme qu’elles devraient suffire à réparer à distance votre téléviseur et que non, elles ne sont pas tirées d’un livre de magie noire.
Mais, faute de pouvoir rassembler les conditions matérielles et sociales favorables à l’épanouissement de votre intelligence, vous devrez veiller à ne pas vous exposer trop longuement à un environnement qui soit par trop néfaste.
Ainsi, vous éviterez les personnes trop sûr d’elles, de leur faculté de jugement, de leur discernement, de leur autorité, de leur grosse voix ou de leurs gros bras.
Vous vous garderez des incultes décomplexés qui vous opposent leur esprit pragmatique, certains que la réussite économique est une preuve de leurs capacités intellectuelles. De ceux capables d’émettre un avis sur tout au seul fondement de leur bon sens. De ceux qui vous opposent toujours le fameux principe de réalité, comme un écueil sur lequel tout projet de société alternatif est condamné à s’échouer. De ceux qui prennent les conséquences pour la cause et qui par exemple voient la richesse des uns comme nécessaire à la subsistance des plus pauvres et non comme un effet de la redistribution inégale des richesses crées. De ceux qui expliquent le statu-quo social comme une conséquence de lois naturelles ou mieux comme le résultat de décisions démocratiques incontestables. De ceux qui incapables d’élever leur réflexion ne se déterminent qu’à partir de leur propre expérience.
Vous vous préserverez autant que possible du politiquement correct qui enferme souvent la pensée dans des valeurs à la mode reflétant les revendications de minorités les plus agissantes, ou les intérêts des puissants, comme de ceux qui en réaction voudrait méconnaitre les principes moraux qui font société.
Vous vous méfierez de ceux pour qui le changement porte intrinsèquement en lui le progrès comme de ceux qui sont persuadés que les traditions sont garantes du bien commun, ce sont les deux faces d’un conformisme qui souvent nous égare.
Vous vous détournerez de ceux qui proposent la bienveillance comme mode de gouvernance, et sont prêts à ouvrir des guichets à toutes les plaintes communautaires qui se présentent en victimes, dissolvant la citoyenneté qui implique aussi des devoirs, dans un humanisme des droits. Enfin vous vous écarterez aussi de ceux qui profitant de ces idiots utiles et de temps difficiles voudraient désigner à la vindicte populaire la fraternité qui permet de voir en l’autre notre prochain, et nous incline à une solidarité humaine indispensable à la concorde citoyenne et mondiale.
Pour ce qui est de la télé vous n’êtes pas tenu de la faire réparer, vous ferez ainsi d’une pierre deux coups : vous vous mettez à l’abri des élucubrations des plate-formes téléphoniques et des programmes débilitants qu’on y diffuse.
Si néanmoins vous devez vous résoudre à regarder la télé ou écouter la radio pour cause d’ennui manifeste, évitez les émissions d’experts, payés pour entretenir l’illusion que vous êtes informés et bien informés. Ne prenez pas pour parole d’évangile celle des spécialistes qui tout à leur sujet d’étude, borné par l’orthodoxie universitaire du moment, manquent souvent du recul indispensable à une mise en perpective qui leur permettrait d’embrasser une réalité complexe débordant souvent leur domaine de compétence. Fuyez les radios qui invitent à débattre chez vous au petit matin, le jeune de banlieue, le boucher du coin, et la grande gueule inculte représentatif du français moyen (très moyen) à propos de la délinquance, de l’immigration, des impôts, des trente cinq heures ou du prix de la baguette. Les repas de famille ou entre amis suffisent à vous exposer à la dose de connerie maximale admissible par un esprit sain, n’en rajoutez pas.

Certes ces manœuvres d’évitement, si elles peuvent vous mettre à l’abri d’influences néfastes à votre raison, risquent aussi de vous laisser bien seul avec vos livres et vos pensées. La misanthropie a un prix et l’ennui sera probablement un compagnon de voyage austère sur le chemin de la sagesse. Mais qui sait, il peut suffire d’une rencontre avec quelqu’un qui soit prêt à échanger réellement, avec un auteur, avec une idée, pour que cette solitude pèse moins.
Sinon, gardez à l’esprit cette vérité essentielle : dans le monde des convaincus, la connerie est la chose la mieux partagée, en conséquence, nous sommes toujours le con de quelqu’un. Vous pourrez ainsi cessez de vous penser meilleur que les autres, vous imposer un relativisme indifférent, d’où l’idée même de connerie sera bannie puisqu’il n’y a pas de vérité. Cela vous mettra sur la voie d’une tolérance apathique mais reposante, qui elle vous conduira au paradis du consommateur passif et satisfait dont on fait les bons citoyens Là vous jouirez de tout ce que vous possédez, vous rêverez à loisir d’acquérir ce que vous n’avez pas encore, et cela devrait suffire pleinement à constituer le but ultime de votre existence, que vous espérerez évidement la plus longue possible.

Quoi qu’il en soit, si vous ne voulez pas finir en ermite aigri, sachez apprécier les autres comme ils sont, pour ce qu’ils sont, avec l’intelligence du cœur. Leurs idées, leurs propos, leurs opinions, ne les constituent qu’imparfaitement, seuls leurs actes sont essentiels. Si toutefois au cours d’une soirée leur connerie devient trop envahissante, une astuce : débouchez une bouteille, le bruit du bouchon les distraira peut-être, en tout cas le vin vous permettra d’endurer.

Une petite fable de La Fontaine en conclusion

La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris ;
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie » ;
Puis en autant de parts le Cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire ;
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant je prétends la troisième.
Négociez entre vous pour la quatrième,
je vous mettrai toutes d’accord"

Les deux derniers vers sont de moi, ils rendent la fable d’actualité.
Ci après les vers originaux.
"Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord. »

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