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J’aime pas le sport !

lundi 13 août 2012, par Sausausau

« No sport ». C’est ainsi qu’aurait répondu Winston Churchill, à un journaliste qui s’enquérait de son secret de longévité, en tirant sur son havane, et levant son verre de whisky à la hauteur de ses yeux malicieux. Epoque bénie où même un homme politique de haut rang pouvait afficher une attitude qui serait aujourd’hui jugée outrageusement incorrecte. Vous rendez-vous compte, avouer ne faire jamais de sport et bafouer les lois Evin, on en a emprisonné pour moins que cela.

Pour ma part vous l’aurez sans doute compris je n’aime pas le sport ! Mes lecteurs assidus concluront que décidément je n’aime pas grand chose, les riches, le capitalisme, les pauvres et maintenant le sport. Promis la prochaine fois je vous parlerai de ce que j’aime : les femmes, le cognac, les penne rigate etc. Donc, je n’aime pas le sport et je n’en fais pas ! Pourquoi ? Parce que cela me fatigue. Quel homme sensé irait volontairement chercher à augmenter sa fatigue alors que depuis des siècles, son principal souci a été de l’éviter autant que faire ce peut – il faut bien se nourrir tout de même. Toutes les machines que l’homme a mises au point n’ont toujours eu qu’un seul but : réduire le travail humain, l’effort physique, la fatigue qui en résulte, et accumuler le capital, mais ceci est une autre histoire ?). La femme aussi a longtemps été utilisée à cette fin. Sans autre courroie de transmission que la volonté farouche de l’homme de se reposer, la fatigue était ainsi transférée, de l’homme vers la femme. Lorsque les femmes s’aperçurent que les tâches étaient inéquitablement réparties, elles fondèrent le MLF (Males Libérez les Femelles !) et à l’issue de la dernière négociation, elles obtinrent des hommes qu’ils mettent la table en rentrant de la chasse au mammouth et qu’ils inventent le lave-vaisselle. Certaines cultures ont résistés, les hommes ne chassent plus le mammouth mais ne mettent toujours pas la table en revenant du bistrot.
Entre deux chasses, entre deux guerres, entre deux récoltes, entre deux fournées, entre deux pêches, les chasseurs, soldats, paysans, boulangers, pêcheurs et même les curés - pourtant pas vraiment fatigués - se reposaient. Ils festoyaient, plus ou moins copieusement selon leurs moyens et leur classe sociale, ils buvaient, plus ou moins abondamment, selon l’aptitude de leurs épouses à hurler plus ou moins fort, ils forniquaient plus ou moins fréquemment, toujours selon la même aptitude de leurs épouses, mais surtout ils se reposaient. Puis vint la modernité, les guerres se firent moins nombreuses et de grandes familles de généraux durent se résoudre à se reconvertir, qui en noms d’avenues (c’est prestigieux mais cela ne paye pas beaucoup), qui en capitaine d’industrie (c’est moins bien que général d’infanterie mais ça paye mieux). Beaucoup de petits paysans se firent ouvriers, d’autres petits paysans se firent endettés et les gros paysans se firent subventionner. Beaucoup de boulangers, préférant l’appât du gain à la pâte à pain, oublièrent même l’art du bon pain. Les pêcheurs finirent par épuiser la ressource et furent soumis au même sort que les paysans, qui ouvriers, qui endettés, qui subventionnés. Quand aux curés, les ouailles venant à manquer, ils durent ouvrir des colonies de vacances pour continuer à fréquenter des jeunes enfants. Tous ont, de toutes façons, bénéficiés de conditions de travail moins pénibles que leurs aïeux, et tous, consacrant de moins en moins de temps au travail, s’épargnèrent ainsi toujours plus de fatigue. Même s’il fallut attendre la fin du vingtième siècle et l’avènement du socialisme en France pour voir enfin créé le ministère du temps libre, le temps de l’oisiveté était enfin advenu, on allait pouvoir flâner, festoyer, forniquer, fainéanter, et temps d’autres choses pas nécessairement en « F » comme lire, réfléchir, apprendre, comprendre. Et bien non ! Que nenni ! C’était sans compter sur tous ceux qui se sont donné pour devoir de veiller sur nous et sur notre santé : les médecins bien sûr, mais aussi l’Etat, les multinationales, les radios, les télés, les journaux, les profs, nos patrons, nos femmes, nos mères, le professeur Got (Si ! L’autre avec son allure de moine défroqué qui veut tous nous condamner à l’ascétisme), Chantal Perrichon (Si ! La dominatrice qui veut envoyer tous les automobilistes au goulag parce qu’ils sont tous des criminels en puissance). Tous, vous dis-je, même les curés, entendaient bien nous dire comment occuper notre temps libre : pas de confort au fond d’un bon canapé avec un bon livre, encore moins de réconfort autour d’un bon repas bien arrosé, de l’effort, du sport, et encore de l’effort ! Des siècles de progrès se trouvèrent ainsi, en trente ans effacé. Avant nous courrions quand nous étions en retard, à la poursuite du temps perdu maintenant il nous faut courir pour être dans le temps. « Qui ne coure pas est Marseillais ! » entonne le chœur de la foule sautillante en baskets et, pour échapper au lynchage de l’opinion, même ces derniers s’y mettent, abandonnant boules et pastis, pour rejoindre les marathoniens.
Tout phénomène de masse est intriguant. Le succès du hamburger, ce petit morceau de résidus carnés compactés et carbonisés, servi dégoulinant de sauce gluante, grasse, et insipide, entre deux tranches d’un ersatz de pain, mi azyme, mi brioché, pourrait à lui seul constituer un domaine d’étude pour trois générations de sociologues. Il en est d’autres, qui sont carrément, du ressort de la psychiatrie ; je pense à Jésus, aux bracelets magnétiques, à Britney Spears, à Intouchables, aux lèvres hypertrophiées, au rap, aux parcs Disney, à Facebook, à Sarkozy autant de preuves évidentes de la stupidité moutonnière de nos compatriotes qui sont prêts à suivre le dernier berger en vogue venu, pourvu qu’il promette santé, bien-être ou plaisir et qu’ils puissent bêler leur bonheur en troupeaux.
Le jogging est de ceux-là. Comment expliquer autrement cette attitude étrange qui consiste à courir dans le but de… courir ! Comment comprendre cette redondance qui, confondant fin et moyen, oublie que lorsque l’on coure c’est normalement, que l’on est pressé d’arriver quelque part.Les fameux coureurs de Marathon allaient d’une ville à une autre porter les nouvelles, ils avaient un but. Le jogger lui ne va généralement nulle part mais il y va vite, enfin plus ou moins vite selon le degré d’atteinte de la maladie, et c’est tout aussi vite qu’il s’en retourne, comme s’il était pressé de rentrer. Mais alors, s’il n’avait rien à faire ailleurs, et qu’il avait à faire chez lui, pourquoi donc est-il sorti ? Pourquoi cette course vaine, ces pas inutiles ? Pour se fuir ? Pour oublier qu’il s’ennuie ? Pour éviter de penser ? Pour faire comme on lui dit ?
Imaginez un extra terrestre, comme nous sensible à la fatigue, mais qui en avance sur nous, ne possède plus de notion sportive. S’il aperçoit un sportif, par exemple un jogger, lorsqu’il aura conclu que personne ne le poursuit, qu’il ne cherche pas à manger celui qui le précède, il en déduira nécessairement que sur terre certains courent, sans y être contraints, dans le seul but de se fatiguer. Il remontera dans sa soucoupe en nous traitant de tarés et ainsi nous aurons raté l’occasion d’une belle rencontre.
J’ai de nombreux amis qui courent et qui ont tenté de m’expliquer leurs motivations : volonté de rester en forme le plus longtemps possible, maitrise de son corps, dépassement de soi, sensation de bien-être physique et mental, sérénité et calme qui succèdent à l’effort, rien de condamnable en soi mais vous l’avouerez un petit coté nombriliste, si ce n’est narcissique, voué à l’échec tragique qui scelle le sort des plus entrainés : la décrépitude, la déliquescence, la dégénérescence et enfin la faucheuse finiront par les rattraper. Autrement dit rien ne sert de courir autant périr peinard, et pour ce qui est des endorphines, le chocolat et le cognac y pourvoiront.
Certes tous ne courent pas. Il en est qui nagent, qui plongent, qui pédalent, qui rament, qui patinent, qui galopent, qui luttent, qui boxent, qui se cognent et se recognent, qui se disputent une balle plus ou moins ronde plus ou moins grosse, qui sautent, en long en large ou en hauteur, qui lancent, le poids, le disque, le marteau, le javelot, des nains, des noyaux, leur belle mère, peu importe ce qu’ils lancent pourvu qu’ils lancent toujours plus loin, plus haut, plus fort. Tous les moyens sont bons mais le but est commun : se fatiguer.
Je vois d’ici les avocats du sport, les gourous de l’effort, les thuriféraires de la bonne fatigue, les laudateurs de l’esprit de compétition, les adulateurs de l’esprit d’équipe, les adorateurs du corps beau et sain, brandir leur code sportif, leur charte Olympique, leur rapports de l’OMS, de l’académie de médecine, de l’académie du sport, et expliquer à qui veut l’entendre (et surtout aux autres, il faut que cela rentre de gré ou de force) que le sport c’est avant tout de la santé et des valeurs. Je les entends crier à la caricature, me dire que je confonds le but avec la conséquence. D’accord je le concède je suis de mauvaise foi les sportifs ne cherchent pas à se fatiguer, la fatigue n’est qu’une conséquence du sport, et alors vous y voyez une différence fondamentale ? In fine ils sont fatigués !
En fait, entre le but et la conséquence il y a la volonté qui pousse à l’action (oui là cela ce complique un peu mais rassurer vous, je vais faire court). Cependant n’est-elle pas un peu manipulée cette volonté quand dès le plus jeune âge on cherche à découvrir en vous des aptitudes au sport de haut niveau, quand on cultive en vous l’esprit de compétition, quand il ne s’agit pas seulement de faire ou de faire mieux mais de battre l’autre, quand on se moque des moins bons, des plus faibles, de ceux qui restent sur le banc de touche, de ceux qui ne savent pas jouer, sauter, lancer, courir et grimper et que l’on ne veut pas dans son équipe ? Que devient la volonté ainsi prédéterminée par l’éducation sportive, et non plus physique, qui met en avant l’esprit de compétition sur celui de coopération, qui fait du gagnant le seul être qui vaille d’être admiré ? Que reste-il de votre libre arbitre lorsque las d’avoir raison tout seul vous finissez par admettre que la carrière d’un sportif est courte est qu’il est donc normal qu’il gagne énormément d’argent ? Le spectacle est beau, le rêve n’a pas de prix vous dit-on. Mais quel rêve, réveillez-vous ! Que reste-il de votre entendement. Vous êtes soumis à l’injonction quotidienne d’une télévision pour qui le sport n’est plus qu’un buisines, qu’elle tente de dissimuler à grand renfort de ralentis chargés en émotion (le poing d’Omar dans la gueule de Frédo), d’images de corps d’athlètes dopées à la haute définition (les images mais les athlètes aussi), de faux suspens (il n’y a pas de perdants tous ceux qui participent touchent), de choix cornéliens (Zobleg, au PSG ou à l’OM ?). Tout ceci agit sur vous comme autant de nuages de fumées euphorisantes et vous transforme en téléspectateur enthousiaste mais abusé. La réalité est nettement moins réjouissante. Vous la connaissez mais ne voulez la voir. Je vous la rappelle : les chaînes de télé achètent à prix d’or des droits de retransmissions d’évènements sportifs, pendant lesquels des journalistes hystériques hurlent des commentaires chauvins, qu’elles n’interrompent que pour vendre encore plus cher des espaces publicitaires à des multinationales, qui elles-mêmes payent à des prix astronomiques les champions qui vous vantent leurs produits et, qu’en bons moutons vous courez acheter, payant au final l’ensemble des intervenants de cette chaine inutile dont vous êtes le dernier maillon et le pigeon.
Il n’y en a pas un qui n’ait pas un intérêt évident à vous convaincre que vous devez sortir de votre canapé (sauf peut-être le marchand de canapés), que bouger c’est la santé, que décathlon est sur votre route, que l’oisiveté est mère de tous les vices (et fille de la RTT). Peut-être finirez-vous par vous l’avouer en sortant du magasin avec un vélo à 1500 € qui ne vous servira finalement qu’à faire le tour du lac d’Aiguebelette.
Tout le monde a intérêt à vous voir courir : votre femme qui pendant ce temps peut courir aussi ; votre marchand de vélo et de chaussures, qui aura toujours des produits plus performants à vous proposer ; votre patron qui compte bien sur votre fatigue pour calmer vos ardeurs revendicatrices ; l’Emir du Katar qui entend bien rentrer dans ses sous après le transfert de Zobleg ; vos hommes politiques qui savent que les livres sont plus dangereux que des chaussures de sport, et qui adorent les manifestations lorsqu’elles sont sportives ; votre médecin qui espère vous compter parmi les 900 000 accidents liés à la pratique sportive - de l’entorse à la mort subite - que l’on dénombre chaque année en France.
Tous vous dis-je, mais vous, êtes-vous si sûr que tel est votre intérêt ? Le sage a dit : « Mens sana in corpore sano » et je doit vous l’avouer, je me fais plus de souci pour votre esprit que pour votre corps.

Nous y voilà, poussés derrière les derniers retranchement de votre raison vous êtes prêts, je le sens, à user d’arguments ad personam ;
moqueurs : le sport, mise à part son orthographe qu’est-ce que tu en connaît ; lourdement : c’est sûr, pour toi il est plus facile de rouler que de courir ;
plus finement : pour avoir l’esprit de compétition encore faut-il pouvoir caresser l’espoir de gagner ;
insistant : tu es sûr, le jogging c’est bon pour le cœur ;
dans l’esprit de Nietzche : les faibles ont inventé la morale pour se protéger des plus forts, ils ont aussi imaginé les idées pour nier le corps ;
dans celui de Coubertain : puisque t’es sûr de perdre, au moins participe, prend les photos.
C’est certainement vrai, si j’avais été doué pour le sport, j’aurais très certainement vu les choses sous un autre angle. Permettez-moi donc de revendiquer à nouveau ma mauvaise foi qui n’ôte rien à ma lucidité, et de louer la nature qui m’a faite petit, gros, et malhabile ; ce n’est pas très gratifiant mais qu’est-ce que c’est reposant.

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