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Je n’aime pas les pauvres.

jeudi 5 juillet 2012, par Sausausau

Vous allez me trouver d’une audace frisant le cynisme, mais après avoir affirmé avec force mon inimitié à l’égard des riches, j’ai décidé de me livrer à une introspection moins avouable : mon ressentiment vis à vis des pauvres. Bien sûr ce sentiment est refoulé, mon sens moral s’efforce de le maintenir à l’écart, bien camouflé dans le coin le plus sombre de mon âme avec d’autres saletés telles que la xénophobie, l’homophobie, la misogynie, le machisme - qui y a moins d’un siècle étaient encore constitutifs du système de référence de notre morale bourgeoise. Néanmoins, malgré toute ma vigilance il lui arrive de refaire surface. Oh bien évidemment de façon fugace, telle une pensée impure que le dévot s’efforce de vite chasser de son esprit ; mais trop tard, mon esprit est marqué de son empreinte, son effluve nauséabonde persiste et je me retrouve en train de penser que décidément les pauvres ne sentent pas bon, que de surcroît ils sont moches, que souvent ils sont bêtes quand en plus ils ne sont pas méchants. Rassurez-vous, mon esprit d’homme de gauche convaincu reprend vite le dessus, convoque ma raison qui appelle à la rescousse ma foi en l’égalité, mon amour de la solidarité, ma conviction du droit de tous à la dignité et tout rentre dans l’ordre… ou presque ?
Car justement si ma raison sort victorieuse, elle n’est pas dupe, le combat a été âpre et peut-être qu’un jour mes certitudes et mes bons sentiments feront défaut.
Et si au lieu de la refouler, j’essayai plutôt de comprendre et d’analyser cette antipathie latente envers les pauvres. Le risque de voir s’effondrer mon système de valeur existe mais je dois le courir si je veux, in fine, le conforter.

A défaut de verbaliser - comme dirait n’importe quel mauvais psy (oui c’est un pléonasme) - écrivons : « je n’aime pas les pauvres ».
Admettons mais qui les aime ? Mis à part l’Eglise pour qui ils sont une ressource inépuisable dans leur commerce des âmes, qui leur explique que la vraie richesse est celle du cœur, que le bonheur c’est pour demain, assis à la droite du père, que les derniers seront les premiers, que le Christ était pauvre et donc que Dieu aime les pauvres - il les aime tellement qu’il entend bien les maintenir dans cet état de réceptivité absolu de son amour pour eux.
Hormis quelques exceptions célèbres qui lui servent d’alibi moral, je pense à Saint François d’Assise qui fit vœux de pauvreté et qui donna son manteau à un riche en déveine, à Saint Martin qui moins généreux n’offrit que la moitié de son manteau à un misérable, ou plus proche de nous à Mère Térésa qui passa sa vie auprès des plus pauvres en Inde et à l’Abbé Pierre en France dont l’appel de l’hiver 1954 secoua les consciences, l’Eglise Romaine qui pourtant a accumulé au fil des siècles une richesse importante, n’a jamais fait du sort des pauvres une priorité, elle prône bien la charité mais suit à la lettre le dicton populaire qui la juge bien ordonnée quand elle commence par soit même.
Mis à part l’Eglise et ses affidés, disais-je, dont on peut sérieusement douter de la sincérité, rares sont les personnes qui font preuve d’une empathie réelle envers les pauvres. Bien sûr il existe de nombreuses associations dont l’objet est l’assistance aux plus démunis, pour autant les bénévoles qui y travaillent le font-ils vraiment par amour de leur prochain dans le besoin, ou pour d’autres raisons un peu moins nobles. Combien occupent ainsi un temps devenu libre dont elle ne savent que faire, cherchant à tous prix à donner du sens à leur existence, combien entendent sortir ainsi d’une solitude pesante, combien viennent y chercher la sérénité que procure le sentiment du devoir accompli ? De la même façon ceux qui répondent favorablement aux nombreuses sollicitations financières des associations caritatives sont-ils si nombreux à le faire par pure générosité ? N’ont-ils pas plutôt à cœur de faire taire leur mauvaise conscience de nantis, de conforter l’idée libérale selon laquelle l’argent des plus riches sert aussi aux plus pauvres, d’occulter la violence du système libéral auquel ils adhèrent sous le voile d’une générosité facile.
On le voit peu de désintéressement réel dans ces motivations peu d’altruisme vrai mais toujours, sous jacent, un égoïsme qui souvent s’ignore.
C’est, il est vrai, on ne peut plus naturel, l’action humaine est le résultat d’un ensemble de facteurs dont le plus déterminant est la satisfaction de ses besoins et de ses désirs, il est donc normal qu’elle soit teintée d’un certain égoïsme.
Même lorsque nous portons secours à une personne en danger au risque de notre vie, nous agissons sous l’injonction de notre conscience, qui pose le secours mutuel comme un devoir, c’est donc pour être en paix avec notre conscience que nous accomplissons cet acte, mais si la recherche de la paix de l’âme est un égoïsme, l’homme est alors condamné à perpétuité à l’égoïsme.
Il ne faut donc pas s’interdire d’agir en altruiste sous prétexte de ne pas céder à son égoïsme, car je suis persuadé contrairement au dicton populaire que l’action prévaut sur l’intention, (comment connaître ce qui est du domaine de l’intention ?) encore faut-il être lucide et honnête sur le sens de ses engagements, et ne pas trop vite s’enorgueillir de notre aptitude à la compassion. L’égoïsme n’est pas une tare, c’est une pulsion, un instinct, qui comme tous les autres doit être maîtrisé, il devient malsain lorsqu’on le pose comme moteur unique de notre existence.
Cette réflexion m’impose donc d’admettre que certaines personnes éprouvent une compassion sincère envers les pauvres. Il faut donc pour analyser mon ressenti que je le définisse un peu mieux.
En fait le titre de cet article est volontairement provocateur. Il est bien évident que je n’éprouve aucune animosité à l’encontre des pauvres. Ce que je n’aime pas c’est ce que je ressens en leur présence, les doutes qui m’assaillent à leur vue, le sentiment contrarié de ne pas me sentir plus sensible à leur souffrance. Cela ne tient qu’à moi me direz-vous. Mais justement j’ai l’intime conviction que la pitié, la charité ne doivent pas être la solution à leurs problèmes et je m’interdis donc tout acte qui pourrait en prendre la forme. Je me refuse en général à donner à de l’argent à quelqu’un qui mendie et lorsque par exception je m’y résous, ce n’est pas le sentiment d’avoir accompli une bonne action qui prévaut, mais celui d’avoir cédé à une injonction morale qui s’alimente à des valeurs qui contribuent me semble-t-il, à perpétuer l’état de pauvreté qu’elles entendent soulager. En effet, la charité est bien souvent un palliatif à la solidarité, même si l’une n’exclut pas l’autre. La charité constitue une redistribution volontaire qu’on oppose souvent à la redistribution par l’impôt et qui, de fait, dispense l’état de sa responsabilité vis à vis des plus démunis. Une véritable solidarité qui s’alimente à une redistribution juste des richesses par le biais de l’impôt, devrait pouvoir mettre fin à la pauvreté et donc rendre la charité obsolète. Mais voilà telle n’est pas la vision sociétale à la mode. L’impôt est vilipendé, on le taxe, si j’ose dire, de tous les maux pendant que l’on s’extasie devant la bonté de grands donateurs tels Bill Gates et Warren Buffet. De nombreux riches qui grimacent à l’idée de voir leurs impôts augmenter et qui pour certains s’expatrient, son moins avares et de leurs deniers et de leur présence, lorsqu’ils sont sollicités par des organisations caritatives. Cela leur donne sans donne bonne conscience et les conforte dans leur idée qu’il faut bien qu’il y ait des riches pour venir en aide aux pauvres. Ils font mine d’oublier que leur richesse, n’est pas la conséquence de leur seul travail mais seulement le résultat d’un partage inégal d’une richesse produite généralement par d’autres.
J’habite un quartier populaire de Grenoble. Je suis donc confronté souvent aux impressions gênantes et contradictoires que m’inspire les personnes dans le besoin. Je descends tous les jours faire quelques courses dans un de ces supermarché ou les chariots sont devenus superflus, les habitants n’ayant plus les moyens de les remplir. Je croise donc un échantillon important de ce que les sociologues appelle classe défavorisée. Beaucoup portent les stigmates de la pauvreté : qui édenté, qui mal habillé, qui maigre, qui obèse, qui vociférant après tout le monde, qui affichant un mutisme hostile, autant de marques du sceau de l’échec.
Et ces personnes qui devraient m’apitoyer provoquent en moi un sentiment confus de pitié et de révolte.
Révolte contre le Système d’abord, qui malgré le progrès ou à cause de lui, produit toujours plus d’exclus, qui s’organise autour d’une compétition acharnée de tous contre tous et fait mine de s’étonner qu’il y ait des perdants, qui les enferme dans un statut d’assisté dont aucun stage ou formation ne les sortira jamais, qui les voue de surcroît à l’opprobre populaire, et qui au final abandonne leur sort à la charité spectacle de restaurants du cœur dépassés.
Révolte contre eux aussi, contre leur faiblesse qui annihile en eux tout sentiment de rébellion ; contre leur force qui leur permet malgré tout d’endurer ; contre leurs croyances : la religion, le loto, les discours de Le Pen, le retour au pays, la dignité égale pour tous, le respect, la destiné ; contre leurs addictions : alcool, cigarettes, drogues douces ou dures qui les enchaînent à leur situation et qui leur permet de la supporter ; contre leur renoncement à combattre le système, leurs insuffisances, leurs gosses et qui m’obligent à me confronter à une image de l’homme que personne ne souhaiterait être.
Pourtant faut-il s’étonner de ce renoncement ? Faut-il le leur reprocher ?
« La révolte est le propre de l’homme informé qui possède une conscience élargie de ses droits. » disait Albert Camus.
De quoi est informé le chômeur de longue durée d’aujourd’hui ?
Qu’il est un raté qui n’a pas su maintenir son employabilité à un niveau suffisant, et qu’il n’y a plus de place pour lui sur le marché de l’emploi si ce n’est quelques menus travaux subventionnés dans un organisme de réinsertion, qui peut-être - mais il n’y a rien de moins sûr - lui permettrons de se remettre en concurrence avec des plus jeunes, plus beaux et plus intelligents que lui.
D’autres sources d’information lui diront qu’il est un parasite, vivant au crochet d’une société qui a déjà du mal à nourrir ceux qui travaillent et se lèvent tôt, et qu’il ferait mieux de faire profil bas, de se satisfaire de son logement HLM dont l’état paye une grosse part, et de retourner dans son pays s’il pense que c’est mieux qu’ici.
D’autres encore lui expliquerons que lorsqu’ils en auront fini avec ces salauds de syndicats qui protègent les nantis qui ont déjà de la chance d’avoir un emploi, qui s’arc-boutent à leur privilèges, à leur conventions collectives, à leur protection sociale d’un autre âge, à leur trente cinq heures, à leur SMIC, à leur congés, freinant ainsi le dynamisme économique de la France, ils auront plus de chance de trouver un emploi.
Peu lui avoueront qu’avec ses semblables ils sont de tous temps et de tous lieux.
Qu’on les nomme vagabonds, gueux, misérables, mendiants, intouchables, sous-développés, prolétaires, classes dangereuses, assistés, chômeurs, ils trimballent à travers le temps et l’espace leur triste condition de damnés de la terre. Hier les aléas de la naissance et les coups du sort, les famines et les guerres, les épidémies et les accidents, alimentaient leur contingent. Le siècle des lumières mettant au cœur de ses préoccupations éthiques, l’égalité entre les hommes, reconnut à chacun le droit à la dignité et puis à des conditions de vie permettant de la rendre effective. Partout en occident les gouvernements manifestèrent la même préoccupation. On aurait pu espérer que le progrès de leur situation soit à la hauteur de cette détermination affichée. Il n’en est rien, même si plus personne ne meure de faim en France, la pauvreté est toujours présente. Elle est le résultat de nos renoncements, de nos accommodations, de nos choix sociétaux, de notre défaitisme, mais surtout du système économique que nous reconduisons encore et toujours parce qu’il possède l’avantage d’être efficace, même s’il est injuste, de fonctionner tout seul, par la seule grâce du marché, nous mettant à l’abri de problèmes de conscience trop aigus.
Mais aussi car nous nous trouvons dans le camp des vainqueurs, conscients de la guerre économique qui fait rage, cela flatte notre ego d’avoir su et pu être de ceux qui réussissent à tirer leur épingle du jeu , notre mérite est ainsi mis en évidence, honneurs aux gagnants et malheur aux perdants ; et puis imaginez l’ennui d’une société sans risque, ou tous et tout serait à l’abri, nous irions tout droit vers une égalité de fait quel ennui, la stagnation nous guetterez, avant le déclin et la chute, décidément non ! Vive la compétition.
Ainsi donc nous qui avons les moyens de la révolte, nous sommes complices au moins par passivité de la perpétuation d’un système qui broie et rejette à la marge toujours plus de monde. Nous avons renoncé à notre idéal d’égalité et lui avons substitué une égalité des chances qui permet toutes les compromissions avec l’acceptation de la pauvreté. Même la peur de sombrer à notre tour est sans effet réel sur notre appréciation de la situation. Au mieux elle nous incite à plus de compassion et nous incline à la charité qui même si elle soulage un instant la souffrance ne règle rien au fond. Au pire elle alimente un sentiment de rejet qui ressemble à une conjuration du mauvais sort, comme lorsque l’on se signait devant l’infortune d’autrui.
Le spectacle que donne à voir la pauvreté d’autrui, agit comme une catharsis. Il montre ce que l’on craint : le chômage, ce que l’on redoute : la misère, ce qui nous effraie : la perte de notre toit, et nous renvoie l’image en négatif de notre situation privilégiée. Rassuré, nos craintes momentanément évacuées, nous bénissons le sort qui jusqu’à là nous a préservé, prêts à sacrifier sur l’autel de notre bonne fortune le premier bouc émissaire venu surtout s’il est sans papier.
Voilà, je ne sais pas si cette introspection écrite vous aura conduit à vous interroger sur votre propre façon d’appréhender la pauvreté d’autrui. Pour ma part elle m’a un peu rassuré sur mon aptitude à l’empathie face à la souffrance des autres. Je ne suis pas un insensible mais là où les gens répondent simplement par l’empathie ou par l’évitement, je me pose des questions et ce questionnement suscite en moi des réponses contradictoires. Cette contradiction s’explique si l’on admet que les questions portant sur le même sujet, en l’occurrence la pauvreté, peuvent être classées en deux catégories.
Les unes sont d’ordre moral ou éthique et les autres d’ordre politique. Les réponses selon qu’elles appartiennent à l’une ou à l’autre des deux catégories peuvent donc varier. Reste à savoir à laquelle il faut donner priorité. Pour ma part le choix me paraît évident. Depuis que Jésus nous a exhorté à la miséricorde et à la charité envers les plus faibles, ces sentiments fondent notre morale sans que les plus pauvres aient vu leur sort s’améliorer considérablement. Il est donc temps que le politique reprenne le pouvoir et que l’on fasse de la lutte contre la pauvreté une priorité véritable.
Que les Bill Gates et consorts, ces nouveaux Saint Martin, payent leur juste part d’impôts et qu’ils retournent à leurs affaires, Jésus reconnaitra les siens.

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