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L’honnêteté à bout de souffle.

mardi 18 février 2014, par Sausausau


Faites un test. Lors de la prochaine soirée à laquelle vous participerez, affirmez haut et fort, en jetant un regard circulaire à l’assemblée : « Les gens sont de plus en plus cons ! » et notez la réaction des convives. Si vous avez réussi à capter leur attention - ce qui dans ce genre de réunion n’est donné qu’aux plus grandes gueules - ils devraient afficher leur impatience de connaître l’anecdote qui viendra illustrer votre déclaration. Si elle tarde à venir, ne doutez pas qu’il s’en trouvera un autour de la table pour prendre la parole, et raconter sa dernière rencontre avec un digne représentant de la connerie humaine. En tout état de cause votre sentence a toutes les chances de recueillir l’assentiment général. Il est à peu près certain que personne ne se sentira concerné par le qualificatif « con ». Aucun ne pensera un seul instant que vous ayez voulu dire « Nous sommes de plus en plus cons ». Ceci tient à deux raisons. Primo, « les gens » désigne une masse d’individus, floue et indéterminée, dont vous-même et vos amis bien présents autour de cette table, êtes momentanément exclus. Secundo, il paraît pour le moins inconséquent de revendiquer le titre de de con, d’en gratifier son entourage direct, et d’espérer encore être convié à la prochaine soirée. Tout le monde ou presque, a intégré l’idée que la vie en société requiert de revêtir ses propos d’un fin verni d’hypocrisie, afin de protéger l’amour propre de chacun.
Les magazines font bien souvent la une de ces constats amers : « Il n’y a plus de valeurs ! », « Respect ! Comment le restaurer ? », « La morale fout le camp ! », « Corruption, tous pourris ! ». Pourtant il semble évident au yeux des lecteurs que les responsables de ces journaux ne les englobent pas dans ces jugements, qu’eux ne sont pour rien dans ces bouleversements. Le sentiment contraire aboutirait à un suicide éditorial. Voyez ce qui est advenu à l’église dont les curés chaque dimanche houspillaient leurs ouailles : le tirage des évangiles est en chute libre. Pour autant quiconque doté d’un minimum de sens critique devrait se sentir visé par ces interpellations. Or il n’en est rien. L’enfer c’est les autres et ce pour encore quelques temps. Ce constat et les difficultés qu’il révèle ne datent certes pas d’aujourd’hui. Cependant une tendance nouvelle se fait jour qui entend demander à chacun d’avoir un avis sur tout, mais qui pour des raisons politiques ou commerciales, renonce dans le même temps à exiger de nous un regard critique sur nos propres actes, empêchant ainsi la prise de conscience nécessaire à la responsabilisation de tous. Un cercle vicieux et vicié s’est installé. Le jeu médiatique en place focalise notre attention sur les dysfonctionnement de notre société. Tout le monde se trouve alors investi du devoir de juger tout le monde. Bien évidement le bon sens est parfois insuffisant pour appréhender certaines réalités. Nos appréciations peuvent êtres déformées, tronquées ou manipulées. Quoi qu’il en soit, il n’est pas rare qu’elles nous conduisent à douter de la moralité de l’ensemble de nos concitoyens et de conclure « tous pourris ». La vertu n’étant plus une valeur en soi et puisque tout le monde est malhonnête, la seule raison qui nous tienne encore du bon côté, c’est la peur de la sanction. Il suffit que le risque semble inexistant et nous voilà de l’autre côté, avec le sentiment presque légitimé de faire comme tout le monde. Ainsi deux millions de personnes participent, par leur consommation régulière, au marché des drogues illicites en France. Elles contribuent à constituer un contingent de dealers et de petits caïds de cité, qui font des quartiers où ils opèrent, des zones de non droit. Ressentent-ils pour autant la moindre culpabilité ? Pas le moins du monde et sous le regard complice, amusé et entendu de l’élite culturelle et médiatique ils retournent à leurs paradis artificiels. Bien entendu, on peut discuter du bien fondé de la pénalisation du cannabis, comme on peut regretter un taux d’imposition tellement élevé qu’il pousse à la fraude, comme on peut juger que si les richesses étaient mieux partagées nous n’aurions pas besoin d’acheter nos Iphone, Macbook, Nikes ou autre Nikon, opportunément tombés du camion, comme on peut estimer qu’une fraude à l’assurance n’est qu’une façon de se rembourser des sommes faramineuses que ces compagnies nous escroquent, etc. Mais la question n’est pas là ! Le problème c’est notre propension à nous déculpabiliser trop facilement ; à nous percevoir plus comme des victimes du système, que comme des complices ; à nous plaindre des effets dont nous adorons les causes, comme disait déjà Bossuet au 18 ème siècle. Rien de bien nouveau donc me direz-vous ?
Et bien détrompez-vous ! Un changement fondamental s’est opéré dans nos sociétés post-modernes occidentales . L’individu est seul aujourd’hui avec lui même pour juger de sa conduite, dictée le plus souvent par la seule poursuite de ses intérêts immédiats. Dieu, les pères, la morale, se font de moins en moins catégoriques dans leurs injonctions. Ils ont cédé la place à ceux qui insidieusement proclament « Réalise-toi et Soit heureux ». Tellement conditionnés par l’environnement marchand et ses relais médiatiques et faute de pouvoir imaginer un autre mode de vie, le plus grand nombre entend « Désire et Consomme ». De plus, tous les libéraux défendent l’idée selon laquelle la poursuite par chacun de ses propres intérêts, peut fonder l’intérêt général et remplacer efficacement la vertu - qui peut s’avérer sclérosante et contre productive. Je veux bien faire mienne cette théorie d’Adam Smith si vous me permettez de la compléter par la notion « d’intérêts bien compris ». En effet il est nécessaire souvent de regarder au delà des réalités immédiates pour se faire une idée véritable de nos propres intérêts, surtout dans un contexte social qui privilégie l’immédiate satisfaction des désirs au détriment de l’analyse de leur conséquences. Prenons un exemple pour illustrer mon propos. Je trouve une enveloppe avec 100 000 € à l’intérieur. Qu’est-ce que je fais ? Mon intérêt immédiat consiste à garder cet argent. De plus son origine doit-être douteuse, car personne d’honnête n’a sur lui une telle somme, et même si tel était le cas, cela signifierait que cette personne en possède bien plus qu’il n’en faut et donc que cela ne lui fera pas défaut. La morale, en la triturant un peu pourrait presqu’être sauve. Poussons un peu plus loin l’analyse et voyons ce qu’il en est de mon intérêt bien compris. Je n’ai pas un besoin vital de cet argent. Bien sûr je pourrai avec m’offrir un beau voyage, le placer pour mes vieux jours, le donner à mes enfants, mais j’agirais malhonnêtement. Or, comme toute vertu morale l’honnêteté représente un bien si elle est partagée par le plus grand nombre. Si tout le monde est honnête, je n’aurais plus jamais à craindre d’être volé, ou escroqué, ou berné. Mon intérêt bien compris est donc que le plus de monde possible soit honnête, donc en toute raison, de l’être moi-même et par conséquent de ramener l’argent à la police.
J’entends d’ici ricaner les plus cyniques d’entre-vous, qui vont me conseiller de quitter le monde des Bizounours et de redescendre sur terre. Ils affirmeront, moultes exemples à l’appui, que la police elle même, organise des voyages de groupe avec l’argent qu’on lui ramène. Même s’ils concèdent qu’un monde débarrassé de la malhonnêteté est souhaitable ils rajouterons que cela demeure du domaine de l’utopie, et que l’on ne peut donc pas miser sur l’honnêteté du plus grand nombre pour déterminer notre action. Soit mais pour autant dois-je m’en affranchir si je suis persuadé qu’il est de mon intérêt que le plus grand nombre le soit. Ce serait agir au contraire de ma conviction. Pour garder une certaine cohérence de pensée et d’action, il faudrait que j’explique autrement ma position en affirmant que tout le monde doit-être honnête sauf moi. Cela conduirait les autres à adopter la même maxime et donc cela reviendrait à décréter que tout le monde doit-être malhonnête. Paradoxal non ? Pour qu’il n’y ait pas de contradiction, il faut que je me persuade qu’il n’est pas de mon intérêt que le plus grand nombre soit honnête et donc que je revendique la malhonnêteté comme une valeur en soi. Comment puis-je alors me plaindre de subir la malhonnêteté d’autrui.
Nous voyons bien qu’un raisonnement purement logique même débarrassé de toute notion morale, devrait me conduire à rendre l’argent. Pourtant comme beaucoup d’entre-vous je vais sans doute garder l’argent et dire à mon entourage que j’ai gagné au loto. Les apparences seront sauves, il restera moi et ma conscience, vite apaisée j’en suis sûr par les mojitos que me servira, au bord de la plage de Bali, une accorte serveuse aux seins nus.

Une morale impérative pourrait éventuellement nous sortir de ce dilemme. C’était celle revendiquée par Kant qui disait « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour défendre une telle approche prétendant imposer une vérité morale absolue, et qui ne vaudrait que par elle même et jamais par ses conséquences. Je ne crois pas qu’il faille le regretter, l’absolutisme n’est jamais souhaitable.
Une morale de type utilitariste a fini par s’imposer dans nos sociétés de marché. Une chose est bonne, donc morale, si la somme pondérée de ses avantages est supérieure à celle pondérée de ses inconvénients. Libre à chacun de mesurer l’utilité de son éthique à l’aune des valeurs qui sont les siennes : mon profit, mon bonheur, ma tranquillité, ma conscience, contre… les tiennes.
Chaque époque hérite de la civilisation qu’elle mérite dit-on.
La prochaine fois que vous serez témoin ou victime d’un acte de pure malveillance, gardez à l’esprit que les méfaits ou les crimes des autres sont les symptômes exacerbés et paroxystiques d’une affection qui germe dans les accommodements que nous autorisons tous avec la morale. Cela dit bien évidement sans chercher à excuser ou légitimer de tels agissements, mais seulement pour souligner avec Hannah Arendt la triste banalité du mal , afin de pouvoir le débusquer, même au fond de soi.

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