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La connerie des intelligents.

jeudi 9 mars 2017, par Sausausau


Une des questions récurrentes qui sous-tend mes réflexions lorsqu’elles s’écartent de l’avis commun est celle-ci : comment prétendre avoir raison contre presque tous, sans conclure de facto à l’irrationalité et à la bêtise des autres ou à sa propre supériorité, ce qui du point de vue de l’objectivité, n’est guère préférable.
J’avais tenter d’y répondre, bien maladroitement j’en conviens, dans un texte que j’avais intitulé "méchants ou stupides". J’interrogeais alors le paradoxe suivant : Comment, sans mettre en cause la stupidité de la masse, expliquer que dans des pays démocratiques, alors que les riches ne représentent que 10% de la population, ceux-ci parviennent à obtenir l’assentiment d’une large majorité pour que perdure un système économique injuste et qui plus est, dommageable à la majorité. Conclure à l’obscure main mise du capital et de ses valets sur les cerveaux de mes compatriotes, n’était pas entièrement satisfaisant (je cède souvent moi-même aux sirènes consuméristes mais je ne suis pas dupe pour autant). Donc, ni la volonté de nuire, ni la décérébration médiatique ne suffisaient à résoudre cette contradiction. Beaucoup de questions restaient en suspens. Pourquoi tout le monde n’était-il pas atteint par cette épidémie de connerie ? Serais-je moins bête que mes compatriotes ? Ou plus modestement, ne devais-je pas me résoudre à admettre qu’on ne peut pas avoir raison contre l’élite intellectuelle, économique, politique et journalistique ? J’en venais presque à céder à l’idée - soufflée chaque matin par l’éditorialiste économique de France-Inter - que les nuisibles et les cons étaient sans doute ceux qui, comme moi, freinaient les réformes nécessaires à l’avènement du point d’équilibre idéal où tout le monde aurait sa juste part. J’avais presque renoncé à toute réflexion écrite, vaine prétention à l’intelligence d’un monde par trop compliqué pour mes faibles facultés intellectuelles, jusqu’à la lecture d’un livre.
Dans “La déconnomie”, Jacques Généreux, professeur d’économie à Sciences Po, rejoignait mon questionnement : l’entendement de nos élites et par contagion, de nos concitoyens, est-il en cause dans la crise que traverse nos sociétés capitalistes ? Les réflexions et des informations que je vous livre ci-après en sont très librement inspirées.

Vous l’avez compris, nous parlerons donc économie mais surtout politique, la première étant normalement au service de la seconde. Je dis normalement, car la démocratie que l’on tente de nous imposer c’est le gouvernement du peuple, pour le peuple et par … les économistes, qui tels les prêtres se sentent investis du devoir de nous guider vers la lumière qui brille au loin, très loin ! Premier hiatus sur lequel nous reviendrons.
Mais passons à la question qui nous préoccupe : si tout était si simple que j’ose le penser - alors qu’en matière de pensée mes compétences n’ont pas été formellement démontrées - comment se fait-il que des gens dont c’est le métier, à qui on ne peut pas prêter à priori une volonté de nuire à leur prochain, dont l’intelligence ne fait aucun doute, qui ne sont pas animés - seulement - par l’esprit de lucre, ne parviennent-ils pas à nous sortir de nos difficultés et au contraire nous y enfoncent chaque jour un peu plus, au point qu’en réaction adviennent au pouvoir des gens comme Trump.
La réponse paraissait évidente. Comme l’a dit Luc Ferry un "intellectuel de renom" : "Vous pensez bien, que si le problème du chômage pouvait être réglé par des décisions politiques, il l’aurait déjà été". Prétendre qu’il existe des solutions, revient alors à alimenter la théorie du complot. Les prix "Nobel" d’économie sont tous d’accord pour dire qu’il n’y a pas d’alternative à la politique économique de marché libérale pratiquée partout, et, vous et vos camarades de la CGT, avec vos bacs moins cinq, vous en savez plus qu’eux. L’ENA est le concours le plus difficile de France, il n’y a pas un Enarque pour partager vos points de vue économiques, mais cela ne vous convainc pas que vous dites des conneries. Tous aveugles, sourds, bêtes, méchants, tous sauf vous ? Ca va les chevilles ?
C’est vrai vu comme ça on commence à douter. Mais si justement nous regardions le problème autrement. Si justement nous dépassions les jugements de valeur hâtifs et si nous posions le problème autrement.
Pourquoi, bien qu’ils soient clairvoyants, qu’ils entendent les cris de colère du peuple, qu’ils soient dotés d’une intelligence supérieure à la moyenne, servis par une culture et une érudition certaines, pourquoi si nous leur concédons le bénéfice du doute quant à la bienveillance qui les anime, pourquoi tous s’entêteraient dans une direction qui ne serait pas la bonne. Et si précisément, ce n’était pas leur manque d’intelligence qui était en cause, mais plutôt un excès d’intelligence susceptible de les rendre trop sûrs de leurs décisions ou d’être dévoyée.
Dans son livre, Jacques Généreux s’appuie sur les sciences cognitives - qui tentent de décrire et d’expliquer le fonctionnement de la pensée - pour expliquer "la bêtise" des intelligents. Mais auparavant il passe une grande partie de son livre à décrire les théories économiques qui se sont affrontées depuis le début du siècle dernier et nous n’y couperons pas si nous voulons comprendre ses explications.
Ne craignez rien, comme Généreux, je ferais l’impasse sur Marx et le communisme qu’il prônait celui-ci n’ayant jamais été à l’œuvre en Europe ou aux USA (l’a-t-il seulement été réellement ailleurs ?). Nous nous intéresserons seulement au fonctionnement des sociétés capitalistes.
Le capitalisme, comme chacun le sait, se définit par la propriété privé des moyens de production en vue de permettre l’accumulation du capital nécessaire aux investissements productifs (pas seulement je vous le concède, on peut aussi s’acheter des Ferrari, de grandes maisons et nombre d’autres choses avec). Cette accumulation de capital donne à leur détenteur un pouvoir exorbitant du droit commun, le plus souvent au service exclusif de leur propre intérêt. Quand je dis exclusif, je ne suis pas dans l’outrance, bien des théoriciens libéraux soutiennent sans honte, que la recherche de l’intérêt individuel est la source première de la richesse des nations, celle-ci ruisselant telle une source bienfaisante des plus riches vers les plus pauvres. Le travail de ces mêmes pauvres n’étant lui qu’une cause accessoire de cette richesse. Certains vont même jusqu’à affirmer que ce n’est même qu’une conséquence : la preuve ils soutiennent que les patrons "offrent" du travail aux salariés lorsqu’ils ont de l’argent et pas pour faire de l’argent ! Et Hollande crédule, leur signe des chèques…
Revenons à nos moutons capitalistes. Dans son livre, l’auteur nous explique comment le Keynésianisme (John Maynard Keynes 1883- 1946 économiste britannique), un courant du capitalisme, a fini par s’imposer et a permis de sortir de la grande dépression des années 30.
Avant cela en Amérique, on voulait croire qu’un pays devait se gérer comme un foyer, en bon père de famille. En temps de crise, qui furent et sont encore nombreuses, il faut savoir prendre des décisions parfois difficiles, et attendre patiemment le retour de la bonne fortune. Les valeurs puritaines bien fondées (Dieu, travail, famille, patrie et rigorisme) qui imprègnent la société devant y concourir. Selon une croyance répandue par les théories libérales de l’époque, le retour à l’équilibre du marché finirait par advenir et par dessus tout, l’état devait se garder d’intervenir. Son rôle devant se réduire à réunir les conditions institutionnelles et législatives pour faciliter ce que Montesquieu nommait déjà le "doux commerce". Les affaires apurées de leur canards boiteux, reviendraient “naturellement” à la normale, l’offre et la demande s’équilibrant comme par enchantement. On sait ce qu’il advint : une crise sans précédant. Le crack de 1929 aboutit à des faillites bancaires et industrielles en cascade et eut les répercussions que l’on connait en Europe, chômage de masse, pénurie, hyper-inflation, jusqu’à l’éclatement de la deuxième guerre mondiale mondiale, et la paix revint… On vous l’avait bien dit que tout finirait par rentrer dans l’ordre !
Avant la Grande Dépression, la science économique, récente au regard des autres, n’avait eu à connaître, que des crises limitées quand à leurs conséquences car la mondialisation en était seulement à ses prémisses : petites manufactures, petits commerces, petites banques, peu de gros oligopoles. La politique libérale permettait alors la purge des secteurs mal gérés, sans que les autres secteurs soient affectés outre mesure ou trop longtemps. Mais avec la révolution industrielle advint le temps des cartels, des oligopoles, des grandes banques, d’un secteur financier prenant de l’ampleur, des exportations massives et donc des imbrications fortes entre tous ces maillons économiques. Il aurait fallut changer de sujet d’étude et s’intéresser justement à cette imbrication et à ses conséquences, plus qu’aux comportement des acteurs économiques. C’est ce que proposa Keynes, on l’ignora. Selon lui en période de crise il ne fallait pas attendre les effets de la "loi" de l’offre et de la demande, qui à en croire ses théoriciens finissent toujours s’équilibrer, car les coûts et la durée de cette attente sont bien trop importants. Si l’on veut minimiser les conséquences d’une crise il est important pensait-il de soutenir la production en favorisant la demande, sous peine d’entrer dans un cycle infernal de récession, qui laisserait le pays dans un état désastreux. Les faits lui donnèrent raison. Ainsi, pendant les quarante années qui suivirent, on retint la leçon et partout l’état participa activement au soutien de l’économie (grands travaux, investissements). On mit en place des garanties sociales (santé, chômage, éducation) pour les concitoyens, garanties qui permettraient de faire face en temps de crise. Pour les néophytes, je précise bien, qu’il n’était pas ici question de socialisme, encore moins de communisme (vade retro Satanas !), mais bien d’un courant de pensée capitaliste. Le courant de pensée libéral classique continuait cependant à être étudié. Mais les responsables politiques à travers le monde l’avaient rangée avec regret mais prudemment, au placard des erreurs de jugement humaines.
Avec regret, car la thèse libérale “néo-classique” a une faculté prédictive assez forte, ce qui n’est pas dénué d’intérêt lorsque l’on gouverne. Néanmoins, dans comme pour toute thèse prédictive, il est nécessaire que les conditions initiales qui la fondent soient réunies pour qu’elle puisse se réaliser. Et c’est là que le bât blesse nous le verrons.
L’idée défendue par ses partisans est que l’homme peut être réduit à un "homo-économicus" toujours rationnel dans ses choix, n’ayant à coeur que de maximiser ses "espérances d’utilité", peu enclin à céder à ses affects et constant dans ses préférences. Cette approche, même si elle bouscule un peu le sens commun, (vous en connaissez beaucoup des personnes mues par leur seule raison et ne cédant jamais à leurs passions ?) permet de mettre en équation le comportement des acteurs économiques, de déterminer les conditions des points d’équilibres et, de là, d’établir une norme devant permettre d’y parvenir, serait-ce à terme. Cette idée là continuait à intéresser certains économistes qui cherchait à obtenir pour leur "science humaine" le même statut que les sciences "dures" que sont la physique ou la chimie. Ce statut elle l’obtiendrait en introduisant toujours plus de mathématiques (de belles équations cela fait toujours très sérieux) jusqu’à l’obtention d’un modèle parfaitement prédictif, si et seulement si comme dans tout modèle, on en respectait les conditions initiales. Ainsi ces conditions devenaient en elles-même un but à atteindre car évidement elles n’était qu’une approche "mathématisable", mais très éloignée de la réalité. Pour la première fois dans l’histoire des sciences on étudiait un phénomène non pas en partant de son fonctionnement réel, ou supposé, pour ensuite confronter l’hypothèse à l’expérience. Il s’agissait de définir un fonctionnement idéal, qui, s’il était réalisé, permettrait aux calculs de coïncider avec ce qui serait alors la réalité. Les expérimentations de cette doctrine menées dans de nombreux pays sud-américains et africains ou plus récemment en Grèce, que le FMI et la Banque Mondiale ont "aidés", ont toutes échoué et leurs habitants ont fait la douloureuse expérience de son inexactitude. Cette façon d’étudier des phénomènes à partir d’hypothèses fausses, revient à mettre en équation l’économie réalisée en CO2 si l’homme pouvait voler en agitant les bras, et à lancer la recherche génétique permettant cette mutation. On peut le faire, comme disait Pierre Dac, mais ce n’est pas très sérieux ! Nous savons aujourd’hui que l’homme ne ressemble à rien à ce modèle. Pour l’anecdote, Maurice Allais (Nobel d’économie 1988) soumis ses collègues tous spécialistes dans leur domaine et notamment en calcul des probabilités, à des tests tirés de la théorie des jeux qui analyse les choix des individus face à des alternatives de gains ou de pertes. Cette expérience démontra qu’aucun ne se comportait comme le modèle qu’ils défendaient.
Les autres conditions requises pour que la théorie de l’équilibre général soit atteinte sont :
- la concurrence parfaite et sans entrave de tous les acteurs d’un marché, pas de situation dominante ou monopolistique qui permette d’agir sur les prix. Parlez en à Apple, ou à Samsung, et à leurs services marketing dont c’est justement le boulot de les placer en position dominante ;
- la libre circulation des hommes. Votre entreprise grenobloise ferme, le lendemain vous devez pouvoir être embauché en Pologne s’il y du boulot là bas ;
- et des capitaux. Vous devez pouvoir installer votre restaurant en Chine si vous le souhaitez.
Cela n’est évidement pas le cas, mais ce n’est pas grave il faut tendre vers cela.
"Sur le métier cent fois remettez votre ouvrage" et tout sera pour le mieux dans le meilleurs des mondes impossibles.
Autre exemple cité par l’auteur, de l’inepties de ces "recherches" économiques basées sur ces postulats.
Le chômage a une part structurelle (c’est la faute à l’assistanat) et une part conjoncturelle (c’est la faute à la crise), tout le monde peut comprendre cela. Choisir d’agir pour combattre l’une ou l’autre pourquoi pas. C’est ce que propose l’économiste français Jean Tirole prix Nobel français frais émoulu .
Combattre la part structurelle en période de crise, en coupant par exemple les subsides de ces salauds d’assistés, ou en facilitant la rotation des travailleurs (leur licenciement), c’est ralentir de facto la consommation, moins d’argent à dépenser, donc baisse de la production qui s’ajuste “automatiquement” et en conséquence augmentation du chômage conjoncturel. Conséquence, c’est seulement quand le chômage est a son plus bas niveau (seulement des gens qui préfère glander au lieu de bosser) que ces mesures pourraient être efficaces. Dit autrement ce sont des mesures pour combattre le chômage lorsqu’il n’y a pas de chômage ! Ne rigolez pas sur le papier cela fonctionne, en Grèce un peu moins mais est-ce bien l’essentiel.

Je vais arrêter là l’aspect purement théorique de mon propos, mais cette partie était nécessaire pour établir les faits : la science économique libérale "marchéiste" actuelle n’est pas opérante pour décrire la réalité. Elle veut s’imposer comme une norme de gestion efficace dans un monde idéal s’il était peuplé d’extra-terrestres, mais ne peut nous aider à traverser les périodes de crises pro-cycliques inhérentes au système capitaliste, au contraire elle les aggrave et les prolonge. Il existe d’autre façon de gérer les crises, qui ont fait leur preuve dans des circonstances encore plus graves que celles que nous traversons.
Pourquoi donc alors, malgré toutes ces lacunes, toutes ces erreurs, ces résultats catastrophiques cette théorie continue-t-elle a s’imposer comme la seule et unique bonne pratique économique ?
Avant de répondre à cette question il convient de s’arrêter un instant sur les circonstances historiques qui ont permis son retour en grâce, car nous l’avons dit pendant la période qui va de 1946 aux années 1974 que l’on a nommée “les trente glorieuses”, elle était redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cessé d’être une spéculation “scientifique” permettant la mise en équation de phénomènes par nature forts mal modélisables, presque de la science fiction !
Un large consensus sur le partage de la richesse s’est imposé au sortir de la guerre, les patrons qui nombreux avaient choisi le mauvais camp pendant la guerre, faisant alors profil bas. Il fallait reconstruire l’Europe, le besoin en infrastructures et en équipements était immense, et les usines tournaient à plein régime. Cela permis une consommation forte, soutenue par des salaires croissants au rythme de l’inflation elle même contenue, une croissance forte, de bonnes protections sociales, et un chômage faible. Jusqu’au premier choc pétrolier qui allait déséquilibrer ce bel édifice.
L’envolé du prix de l’énergie, provoqua une forte augmentation de l’inflation, les salaires peu ou prou indexés suivirent, les marges des entreprise diminuèrent, les tensions sur le partage du gâteau se firent plus vives, le chômage reparti à la hausse, et les déficits sociaux s’alourdirent. Dans le même temps, le bloc communiste commençait à se fissurer et ne faisait plus vraiment rêver. Le spectre de la révolution des masses laborieuses, embourgeoisées depuis trente ans s’éloignait. Pour les plus riches, ou pour ceux qui ambitionnaient de l’être plus encore, il devenait opportun de remettre en cause le Keynésianisme aux conséquences par trop égalitaristes à leur goût. Ils eurent vite fait de faire porter le chapeau de la crise, à l’interventionnisme de l’état en faisant passer les conséquences pour les causes. La contre-révolution conservatrice était en marche. L’état ayant faillit, la libre recherche du profit privé maximum devait redevenir le moteur de l’économie mondiale. Reagan aux USA, Thatcher, et Kohl en Europe allaient se faire les porte-drapeaux de la liberté enfin retrouvée aidés par les économistes Hayek et Friedman les nouveaux gourous de la déréglementation. Et l’on lâcha le renard libre dans le poulailler libre.
Depuis ce temps là le même discours nous est servi : si les choses ne s’améliorent pas ou trop lentement c’est du fait des entraves encore trop nombreuses qui empêchent le marché de retrouver son point d’équilibre. Comment peut-on encore y croire ! Même le FMI qui fut le bras armé de cette doctrine et qui imposa la déréglementation forcée à tous les pays qui souhaitaient de l’aide, commence à en douter.

Après se long mais indispensable détour, revenons à la question qui nous préoccupe. Pourquoi les décideurs et les conseilleurs (qui ne sont bien évidement pas les payeurs) persistent-ils dans ce qui s’avère être une erreur manifeste.
Bien évidement il y a ceux à qui cela profite, les très riches (- de 10%), qui usent de tout leur pouvoir - et il n’en manque pas - pour que rien ne change. Mais tous les autres, ils ne leur sont pas tous soumis ! C’est donc qu’ils croient vraiment être dans le vrai ou encore qu’ils ont fini par se persuader qu’il pourrait être plus dangereux d’essayer de nouvelles recettes, que de persister avec les anciennes dont on sait pourtant qu’elles nous mènent dans l’abîme. Les intelligents seraient-ils bêtes, mus par leur seuls intérêts égoïstes, ou malveillants ? Les sciences cognitives allaient apporter une part de la réponse promettait l’auteur.
Il faut dire que j’ai été un peu déçu. Jacques Généreux ouvre au lecteur des pistes de réflexion intéressantes à approfondir mais les arcanes de la pensée humaine restent pour le moins obscures. Mais comment sonder l’insondable ? Je vous livre ici ce que j’en ai retenu.

La faculté de penser, j’entends par là organiser ses idées, supposer, déduire, associer les causes aux conséquences, etc, serait apparu tardivement dans l’histoire de l’évolution. Notre cerveau a d’abord été programmé pour permettre notre survie, notre reproduction et donc a viser des buts directement liés à ces objectifs. C’est ce que l’on pourrait nommer la pensée réflexe. Certaines études auraient même démontré qu’elle serait autonome, indépendante de notre volonté, et que notre conscience aurait connaissance de ses décisions, quelques dixièmes de seconde après qu’elles aient été prises par le cerveau reptilien. Ainsi réfléchir, n’est pas naturel, et de plus, comme le dit mon frère Stéphane, c’est fatiguant. La pensée réflexe, qui persiste même lorsque l’on réfléchit, présente plusieurs caractéristiques nécessaires à notre survie, mais biaise notre compréhension des phénomènes.
Ainsi notre faculté à détecter, à anticiper le danger, nous conduit souvent à le surestimer. Cela induit une aversion à la perte et aux situations nouvelles, qui nous fait renoncer le plus souvent à un gain quasi certain s’il est la contrepartie d’un gros risque très improbable. Voter Mélanchon ? Mais vous n’y pensez pas, je préfère ma petite vie étriquée avec ma télé, mon apéro, et mon loto, mon patron chiant, mon RSA, plutôt que prendre le risque de voir les riches partir avec leur magot sous le bras. C’est en partie le même biais qui a conduit les socialistes a privilégier les patrons dans le partage de la richesses. Il faut regagner de la compétitivité vis à vis des pays concurrents expliquent-ils. Pourtant tout un chacun sait que cette notion de compétitivité, n’a de valeur que relativement. C’est un jeu à somme nulle, ce que l’on gagne quelqu’un le perd. Plutôt que d’imiter avec envie ceux qui s’y engagent, il conviendrait de les mettre au banc des échanges commerciaux. Car cette compétition, contraint finalement tout le monde à la guerre commerciale contre tout le monde avec comme conséquence irrémédiable l’épuisement de tous et la crise finale. La France n’a pas un problème de compétitivité, la productivité horaire de ses salariés est l’une des plus fortes au monde, l’Allemagne a elle un problème de compétitivité qu’elle a gagné au détriment du niveau de vie et des conditions de travail de ses salariés. Il serait fou de vouloir concurrencer des pays comme la Pologne et pourtant c’est sans le dire ce à quoi on veut nous contraindre. Un jour le déséquilibre salarial se stabilisera sans doute, mais à quel niveau, à celui des Polonais.
Ainsi cette aversion au risque nous conduit à nous satisfaire de ce que nous vivons plutôt que d’entamer un bras de fer avec Merkel, avec les puissants, vous imaginez la menace ! La discorde, la dissolution de l’union, la pénurie, la guerre, la fin du monde, plus de Pépitos ! Mieux vaut la guerre commerciale et tant pis pour ceux qui resteront sur le champ de bataille. Nous ne sommes responsables que devant le peuple et l’histoire, disent-ils, en passant le flambeau de l’alternance aux suivants, semblant ignorer ce que le peuple et l’histoire ont déjà inscrit à leur ardoise.
Quid des scientifiques et des experts, vous demandez vous. D’abord nous l’avons dit le courant de pensée à la manœuvre derrière toutes nos politiques n’a plus rien d’une science, c’est d’ailleurs pour cela qu’il peut perdurer. Une science par définition apprend de ses erreurs, corrige ses conclusions à l’aune des nouveaux résultats d’expériences. Allez demander aux Grecs si les docteurs diafoirus à leur chevet, ont corrigé le traitement. Ils mourront oui, mais guéris ! On leur impose des plans de rigueur toujours plus sévères pour qu’ils puissent rembourser leur dette, et ils l’ont vu augmenter de 70% de 2007 à 2015. Le chômage est passé de 8% à 28% de la population, et les revenus se sont effondrés, mais toujours le même remède : austérité. Une science n’inscrit pas les résultats de ses travaux dans le marbre de la Constitution Européenne, elle les publient afin qu’ils soit discutés par ses pairs. Elle sert la démocratie en l’éclairant, pas en la soumettant à ses dictats. Une science est un moyen pas une fin, une science ne préfère pas les honneurs académiques à la vérité. Relisez tout ce qui précède et vous verrez en creux se dessiner ce qu’est cette pseudo-science : une religion, avec ses dogmes, ses rites, ses vérités révélées mais jamais vérifiées, son clergé, ses adeptes et le pire, une volonté hégémonique affichée (les théories concurrentes sont ostracisées), une prétention à l’universalité revendiquée (cf. les traités trans-continentaux toujours plus nombreux). Quel jeune thésard, prendrait le risque aujourd’hui d’orienter ses travaux hors de l’orthodoxie économique régnante ? Ce serait s’exposer à l’excommunication. Non il est bien moins aventureux et potentiellement plus lucratif de s’engager dans les sentiers balisés par le plus grand nombre, ce sont ceux qui mènent aux bons postes, aux belles rémunérations, aux honneurs. Notre cerveau reptilien nous y pousse. Ainsi le débat, la confrontation constructive et rationnelle des idées est empêchée et s’installe une compétition où il importe de gagner et de convaincre peu importe la recherche de la vérité. Là encore le cerveau primaire est à l’œuvre qui nous fait privilégier le plus souvent la situation matérielle .
Vous pensez certainement qu’il doit être bien difficile de vivre se sachant dans l’erreur. Puisqu’ils sont intelligents, ils doivent en avoir conscience vous dites vous, et vous avez raison. C’est ce que l’on nomme la dissonance cognitive. Il s’agit du malaise que nous ressentons lorsque les faits remettent en question nos certitudes, lorsque nos décisions réfléchies sont confrontées à l’échec. Se met alors en œuvre un mécanisme visant à dissiper ce stress. Nous allons ignorer ou minimiser nos erreurs pour concentrer notre attention sur les décisions ou les faits qui nous confortent dans notre position. Il est difficile d’apprendre de ses erreurs, pour cela il nous faut combattre ce que l’on nomme le “biais de confirmation”.
Nous remarquons facilement une sottise quand elle est énoncée par autrui, il est plus difficile de se rendre compte des nôtres. Le cerveau reptilien n’aime pas avoir tort, pour sa survie, il doit pouvoir compter sur la validité de ses jugements.

Un autre biais décrit par l’auteur est le biais de rationalisation. Dès qu’une incohérence interne dans nos pensées qui pourrait remettre en cause nos croyances, apparaît, nous nous empressons de la faire disparaître, et de dissimuler cette incohérence sous une apparence de rationalité. Un exemple, le fumeur abstinent depuis deux mois et qui cède à une envie. L’incohérence de son comportement est ici évidente il veut arrêter de fumer et il fume. Il lui faut donc s’expliquer ce hiatus, il se dira qu’il est maintenant sevré et qu’une seule cigarette ne le fera pas replonger, ou qu’il était énervé, qu’il en avait besoin pour se calmer. Ces explications ne s’adresse en fait qu’à lui, il a besoin de rendre rationnel, réfléchi, ce qui apparaît à sa propre conscience comme un acte incohérent. Peut importe la véracité de son explication, elle est destinée avant tout à chasser le stress généré par l’incohérence. Un autre exemple plus personnel.
Je me suis donné comme règle de ne pas donner d’argent à ceux qui font la manche. Il y a une incohérence profonde entre le souci de solidarité que j’affiche et mon comportement égoïste, et je la ressens à chaque fois que je dis non aux sollicitations. Et donc je rationalise en me disant que la solidarité ce n’est pas la charité (elles ne s’excluent pourtant pas) ou encore en me disant qu’il faudrait donner à tous ceux qui réclament pour être vraiment cohérent. Il me faudrait sans doute admettre que je suis un sale égoïste, mais du coup cela rendrait mon positionnement politique et pas mal de mes écrits incohérents, entre deux incohérences je choisis celle qui est le plus supportable.
Le besoin naturel d’estime de soi est responsable de nombreux biais, notamment celui d’auto-satisfaction qui nous conduit à surévaluer notre responsabilité dans nos succès et à la minimiser en cas d’échecs. Le destin se voit ainsi chargé de tous nos maux et nous attribuons nos réussites à nos seules qualités.
En résumé, l’intelligence est le propre de l’homme, de tous les hommes. Par conséquent les mises en défaut de notre intelligence sont observables chez tous les hommes même les plus intelligents. Eux aussi ont à se coltiner les réflexes conditionnés par notre cerveau reptilien initialement programmé pour notre survie et pas pour penser intelligemment.
On peu même penser que plus les gens sont intelligents, plus les responsabilités auxquelles ils accèdent sont importantes, plus l’enjeu de leurs décisions est grave, plus ils doivent pouvoir compter sur leurs facultés de jugement, et en conséquence il leur devient très difficile de reconnaitre leurs erreurs. Les biais de confirmations qui faussent la rationalité de leur entendement vont prendre le dessus. Ils vont alors commander aux experts les rapports et les conclusions qui les confirmeront dans leurs décisions. Lesdits experts, qui ont conseillé le Prince, et qui depuis Hobbes flatte la justesse de son jugement, auront tôt fait de valider par une équation bien pesée sa politique. Aux plus septiques ils expliqueront qu’il leur faut cesser de renâcler et de s’opposer aux réformes, pour les voir enfin porter leurs fruits, ou bien que la conjoncture qui n’a pas été jusqu’ici favorable va le devenir. Et peu importe que les faits infirment ou non leur déclarations, la vérité est ailleurs. Dans la préservation de leur privilèges, de leur prébendes, dans leur prochain livre, leur prochain rapport qu’il rédigerons avec zèle, d’une plume assurée, pourvu que l’on veuille bien le leur commander.
Le prince rassuré, le conseilleur payé, le scientifique honoré, l’éditorialiste s’empresse de rationaliser tout cela donnant à voir selon les biais cognitifs qui lui sont propres, une rationalité au service des puissants, de l’intérêt général, de la paix dans le monde, des générations à venir, ou des droits de l’homme. Chacun trouvant dans ces explications celles qui confirment ses croyances, chacun revendiquant sa vérité, le monde continuera ainsi sur sa lancée, jusqu’à la crise finale, sans que personne ne puisse le dévier ou de le stopper. Ceux qui le pilotent sont peu enclins à lui donner une autre direction pour les raisons que l’on a décrites et ceux qui pourraient par leur vote tenter de le faire, préfèrent le plus souvent le statu-quo rassurant à des changements de direction que les élites décrivent comme aventureux.
Dans cette course folle, l’intelligence rationnelle est distancée. Tous, le nez sur des cadrans, des tableaux, des courbes qui sont sensés nous guider mais dont personne ne sait plus ni ce qu’ils indiquent vraiment, ni quelle réalité complexe ils simplifient, nous avançons. Trop occupés pour réfléchir, trop apeurés pour sortir de notre stupeur, trop grisés par la vitesse pour juger du danger, trop fier de notre bolide pour entendre dans ses claquements pourtant assourdissants, les signes annonciateurs de la panne fatale, nous avançons. Pour entretenir l’illusion que nous sommes maîtres de la situation, maîtres de nos décisions, arbitres de notre destin, pour nous persuader que nous sommes vivants, nous avançons. Et plus nous avançons, et moins les appels de l’intelligence se font audibles. Le cerveau reptilien le plus souvent seul aux commandes, nous entretien dans nos erreurs, pour la plus grande satisfaction d’un narcissisme que la société ne cesse de flatter, trouvant là un carburant inépuisable à la poursuite du voyage. Pourtant le bouton d’arrêt d’urgence est là, peint en rouge. Certes son usage intempestif expose son auteur à des poursuites, mais la situation l’exige. Descendre de voiture, s’assoir par terre et réfléchir ensemble. La connerie de nos dirigeants n’est en fait que le résultat du poids de leur responsabilité. La solution, diluons cette responsabilité, décidons en groupe, et même si on se plante il est plus facile de le reconnaitre et de corriger la situation.
Nos esprits se représentent le monde dans lequel nous vivons que comme immuable, incontournable, nécessaire. Pourtant, les seules réalités immanentes sont celles que l’ont doit à la nature tout le reste n’est que construction. Son fonctionnement global mais surtout social, est le fait des croyances collectives. Un homme, ou le plus souvent un groupe d’hommes, l’a imaginé, a cru cela possible, a communiqué sa foi à d’autres et la coopération de toutes ces volontés l’a engendré. Les sociétés humaines, leurs cultures, leurs sciences, leurs dieux, les pays, les nations, les peuples, la famille, la morale, les lois, l’argent, tout n’est que mythe, croyance partagée, récit collectif, conventions sociales. Rien ne préfigurait la forme que prendrait ces sociétés, les dieux et les lois qu’elles se donneraient, une seule chose est certaine : l’homme est génétiquement programmé pour faire société.
Les philosophes débattent encore pour savoir qui est première, qui donne naissance à l’autre : l’Idée engendre-t-elle la réalité comme le défendait Hegel, ou comme le pensait Marx les conditions matérielles façonnent-elles la conscience de l’homme et donnent naissance aux idées. Cependant, vouloir donner la primauté à l’une ou à l’autre ne limite-t-il pas notre compréhension du phénomène ? Personne ne peut imaginer une conscience purement éthérée, seulement guidée par un but ultime mystérieux, qui ex-nihilo inventerait le monde et ses rapports sociaux, sans être jamais influencée par eux. Ni, à contrario, des hommes dont la conscience ne saurait dépasser les conditions matérielles dans lesquelles leurs idées se développent. A mon humble avis, même si nos conditions matérielles influencent fortement nos idées, nos consciences possèdent la faculté de faire paraître des idées nouvelles, et donc d’influer sur le monde.
Le pragmatisme est devenu la règle en politique. L’imagination est bannie, la conduite des affaires courantes empêche tout réflexion. Les moyens s’imposent en fins, la maîtrise de la dette s’érige en mode de gouvernement. Ou est l’intelligence à quoi sert-elle ? Un ordinateur ferait aussi bien. N’est-ce donc pas là le point ou nous en sommes rendu quand les conduites politiques ne sont plus que le reflet direct de résultats économiques calculés par des programmes informatiques.
L’intelligence a échoué. Elle a permis à ceux qui en en étaient généreusement dotés, d’imposer leur vision du monde aux autres, d’y occuper une place privilégiée, ou d’accéder au pouvoir. Pour le reste, toutes les guerres, les nombreuses famines, toutes les crises économiques, les injustices, les inégalités, tout ce que tout un chacun voudrait voir cesser est à mettre à son passif. Evidemment, elle a permis de nombreuses réussites quand elle a su jouer collectivement ou individuellement contre ses instincts. La science n’a pas servi qu’à inventer des armes, la philosophie a su flatter le prince mais aussi penser l’intérêt général, la politique a permis l’avènement de despotes mais a défait des tyrannies. Néanmoins, rien qui permette de tirer un bilan globalement positif de ses siècles de pouvoir.
Est-ce à dire pour autant que l’intelligence est disqualifiée pour gouverner le monde ou plus simplement nos vies. Evidemment non ! Ceux qui arriveraient à cette conclusion feraient là une erreur d’appréciation, dont Donald Trump a récemment bénéficié. Il ne s’agit pas de remplacer l’élite actuelle par une bande d’ignares incultes, ou de laisser nos instincts guider nos vies. Il s’agit de ne plus se laisser illusionner par l’éclat de l’intelligence, lorsqu’elle brille c’est surtout pour nous aveugler, pour détourner notre attention, pour nous empêcher de se rendre compte qu’elle a été dévoyée, qu’en fait elle n’est plus aux commandes mais qu’elle s’est mise au service du cerveau reptilien. Poser la question de l’intelligence contre la bêtise ne permet pas de répondre au problème que j’ai posée au début de ce texte. Si nous votons à l’encontre de nos intérêts à moyen terme, si nos gouvernants dirigent à vue sans souci du long terme, si les experts disent le plus souvent ce que les puissants veulent entendre, ce n’est pas que nous manquons d’intelligence individuelle, c’est par défaut d’intelligence collective. C’est celle-ci qu’il faut développer, en lui offrant les espaces démocratiques nécessaires à son édification. Les passions collectives ne sont certes pas moins dangereuses que celles qui nous animent individuellement, mais elles sont moins instinctives, plus culturelles et brident parfois celles qui nous sont propres, laissant à la rationalité de chacun une chance accrue de s’exprimer et de faire naitre cette intelligence collective.
On l’a vu, l’homme est ainsi fait que ses passions, ses affects utilisent à leur service l’intelligence rationnelle. Si les passions sont bonnes pour le collectif tant mieux mais nul n’est parfait. Pour un Gandhi, un Mandela, un Jaurès, combien de Sarkozy de Balkany, et de Fillon ? D’où l’importance de l’éducation qui doit faire de nos enfants non pas des homo-économicus comme c’est le cas actuellement mais des citoyens avisés, capables de s’interroger sur ce qui les anime, sur les motivations qu’ils poursuivent, aptes à déterminer si leurs décisions sont dictées par leur seule raison déductive ou si à cause des nombreux biais cognitifs hérités de nos instincts, ils n’ont pas cédé à leur l’influence. Peut-être serons nous alors en mesure d’inventer ce monde nouveau dont nous rêvons. Rappelons nous tout n’est que construction, croyance et volonté collective, alors pourquoi ne pas construire le meilleur, l’utopique.

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