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La démocratie : l’opium du peuple ? Ou les doutes d’un réactionnaire de gauche.

mercredi 11 juin 2014, par Sausausau


De nombreuses personnes affectent dans leur propos une belle assurance, souvent feinte, mais dont beaucoup finissent par se persuader. Jeune, j’étais de ceux là. J’étais sûr de mes idées, de mes motivations, de mes choix, de mes décisions. L’orgueil et l’arrogance que j’affichais, visaient à masquer mon incompétence et mon inculture, dans un bluff dont j’étais le premier dupe. Mon besoin de rallier les gens à mon avis, était aussi fort qu’étaient superficielles mes réflexions. Je portais mon ignorance en étendard, la revendiquais presque, comme un choix de vie me permettant de construire ma propre pensée. J’exprimais haut et fort, comme des formules logiques, des idées arrêtées à la barrière de mes émotions. Je ne savais rien faire, n’avais aucun talent particulier. J’étais d’une inculture totale, à peine entamée par une scolarité bâclée et abandonnée à l’âge de seize ans. J’étais pourtant curieux de tout. J’admirais les personnes érudites, mais le fossé qui me séparait d’elles et de l’idéal qu’elles représentaient, me paraissait infranchissable. Les efforts à fournir pour le combler me rebutaient. Je préférais donc me persuader qu’une intelligence moyenne et ma débrouille seraient suffisantes à pallier les lacunes de mon instruction. Mon entourage familial, ouvriers ou petits commerçants illustrait parfaitement l’idée que je me faisais d’une vie pas trop ratée et dessinait la topographie de mes ambitions sociales et culturelles. Un boulot, le SMIC ou un peu plus, une petite femme jolie et attentionnée, les repas festifs et bien anisés du week-end, deux ou trois enfants le moment venu, présentaient à mes yeux un horizon qu’il suffirait d’éclairer d’un couché de soleil pendant quinze jours l’été, pour qu’il m’apparaisse enviable.
Quand mes parents sont arrivés de Tunis, au début des années 60, ils faisaient « marquer », dès le 20 du mois, leurs dettes sur l’ardoise que tenait l’épicier du coin. Vingt ans après, ils faisaient leur courses à Carrefour sans trop compter et mon père était fier de n’avoir d’autre crédit que celui de l’appartement que nous habitions. Pour quelqu’un qui savait à peine écrire, il avait réussi. Voilà l’idée que je me faisais du progrès social.
Politiquement j’étais de droite mais je ne le savais pas, nous n’étions pas politisés. Mon père ne votait pas et même s’il pestait parfois contre le gouvernement, l’éducation qu’il nous transmettait était porteuse des valeurs défendues alors par la droite : le travail, le mérite, la famille, la tradition, la peine de mort. Elles allaient être bousculées par la gauche de 1968, mais cela n’ébranlerait pas les convictions paternelles. Il n’était pas question pour lui de prendre le risque de voir son appartement nationalisé par des communistes chevelus qui revendiquaient l’amour libre et l’égalité homme femme. Bien évidemment comme tout rapatrié désabusé, il gardait une rancune tenace contre les arabes, et affirmait qu’il fallait s’en méfier « j’ai vécu avec eux » disait-il d’un air entendu. Nous avons donc été élevé dans cette crainte. Je ne savais pas encore qu’il s’agissait de xénophobie, je pensais seulement faire preuve de prudence.
Voici rapidement décrit,l’environnement qui a prévalu à mes premières réflexions sociales et politiques. Rien dont on puisse être vraiment fier si l’on analyse cela à l’aune des valeurs qui forgent la pensée moderne occidentale. Heureusement tout cela est derrière moi. Je suis sauvé. Mon âme ne finira pas tourmentée à jamais dans les flammes de l’enfer promises à tous les mécréants de droite. Je l’ai échappé belle ! Mes fourvoiements sont certainement à imputer aux égarements d’une jeunesse inculte qui se cherche, à une éducation psycho-rigide, et à un contexte économique et culturel peu favorables. Les livres sur le sujet sont légions. Ecrits par des sociologues qui cherchent à comprendre, ils peuvent instruire mais aussi faire sourire par leur naïveté. D’autres ne servent que de catharsis à ceux qui les écrivent. J’ouvre ici une parenthèse pour vous dire deux mots du livre d’Edouard Louis : Pour en finir avec Eddy Bellegueule, qui selon moi est de ceux-là. La critique quasi unanime n’a retenu que l’émotion que suscite le « calvaire » vécu par un jeune homosexuel dans un village du nord de la France, ou tout le monde ou presque - et en premier lieu le père - est alcoolique, chômeur, raciste violent et homophobe. Elle a salué sans hésitation « le courage » de l’auteur qui a su se sortir de là par de brillantes études et qui aujourd’hui témoigne. Pour ma part, je n’ai retenu que l’expression exhibitionniste d’une rancune quasi haineuse, contre ses parents et contre une classe sociale, qui fait du lecteur le voyeur gêné d’une « prolophobie » revendiquée et assumée, comme le pendant de l’homophobie subie par l’auteur.
Sans vouloir faire trop long sur ce livre qui a ému la gauche caviar, de quoi témoigne-t-il au juste ? Qu’il existe des contextes familiaux plus favorables que d’autres au développement harmonieux de l’enfant, que l’alcool c’est pas bien, que la violence c’est mal, que la misère c’est pas juste, que la différence peut-être vécue comme une tare, que la tolérance des gens éduqués c’est mieux. Que le Nord est une région de dégénérés consanguins et qu’en plus il y pleut tout le temps. Zola et Hugo chez les Ch’tis. Que d’avancées pour la recherche en sciences sociales, politiques, philosophiques, ethnologiques et même climatologiques. Mais laissons là Eddy et ses rancoeurs et revenons à mon sauvetage politique.
J’ai milité à la CGT pendant trente ans. Cela a fait de moi un anticapitaliste convaincu par l’expérience du terrain, elle même confortée par une intolérance forte à l’injustice. J’ai lu quelques livres, qui m’ont permis surtout de mesurer l’étendue de mon ignorance, mais qui ont alimenté un peu ma réflexion. C’est donc « naturellement » et en pleine conscience, que je suis devenu « de gauche », contre l’injustice et le libéralisme débridé, et plaidant pour les droits de l’homme, la tolérance, l’égalité, etc…En conséquence, mes votes se sont toujours portés sur les candidats de la gauche la plus extrême, aux socialistes les plus mous, en fonction de leur présence en lice.
En me retournant sur mon évolution politique, je pourrais dire que je suis passé d’une inculture politique influencée par les idées sociétales de la droite conservatrice à une prise de conscience forte de la nécessité de réformer en profondeur le système capitaliste actuel ou d’y mettre fin.
La logique qui sous tend ce positionnement catégorique est simple - simpliste pour beaucoup - mais difficilement réfutable.
1/ Le capitalisme par définition nécessite et génère une accumulation de capital, ou si vous préférez, des richesses produites.
2/ Cette accumulation se fait pour le plus grand bénéfice d’un petit nombre - en Europe les 10% les plus riches détiennent 60 % de l’ensemble des richesses (70 % aux USA) et les 1% se partagent 1/4 de cette richesse.
3/ Cet argent leur donne un pouvoir exorbitant que nul, s’il est informé et sincère, ne saurait nier.
4/ La moralité ayant été évacuée à grand renfort de pragmatisme et d’utilitarisme du monde des affaires, celui-ci exerce une pression de plus en plus forte sur les décisions démocratiques, soit directement par l’action de lobbies toujours plus puissants, par le clientélisme, par le financement des campagnes électorales, par la corruption ; soit indirectement par la publicité qui formate les esprits, par la société de consommation qui conditionne les modes de vie et par les médias qui diffusent le plus souvent l’idée qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme - « TINA » (there is not alternative) disait Margaret Thatcher .
5/ Cette pression a un objet et un seul, permettre à ceux qui l’exercent de préserver leur mainmise sur les gouvernants, dans le but d’accroître encore et toujours leurs richesses (ceci devenant une fin en soit) et donc de tout faire pour que le système libéral actuel perdure.
6/ Il en résulte que les seuls qui peuvent prétendre remporter une élection dans le contexte actuel sont ceux qui s’engagent peu ou prou à ne rien changer à l’ordre économique des choses.
7/ En conclusion, la démocratie réelle qui suppose la possibilité d’alternatives - et pas seulement d’alternances - est devenu un alibi du système capitaliste, qui permet à une infime minorité d’exercer une hégémonie de fait sur une grande partie du monde. Au final il apparait une tension évidente entre le capitalisme dans les dimensions qu’il a prises et la démocratie réelle. Mais au delà du déni démocratique, l’injustice sociale qui en résulte est patente. Si la pauvreté recule, (ce qui mériterait d’être débattu : le paysan chinois qui travaille aujourd’hui en usine a vu certes ses revenus augmenter en valeur absolue mais ses besoins aussi, donc relativement le gain est discutable) les inégalités s’accroissent fortement. Cet état de fait pourrait en réaction conduire le peuple à porter son choix sur ceux qui sans scrupules tentent de fédérer par delà les clivages de façade existants tous les mécontentements, toutes les déceptions et toutes les frustrations. Ne le souhaitons pas. Il ne s’agit pas d’agiter l’épouvantail fasciste, les capitalistes savent très bien le faire, faisant mine pour certains d’oublier leur collaboration active pendant la guerre. Néanmoins je reste convaincu que si les bons sentiments ne suffisent pas à l’avènement de la justice sociale, je suis tout aussi certain que la peur, la rancoeur et la haine conduisent sans faillir au pire. Donc, sauf à se contenter d’un gouvernement d’experts et de technocrates au service d’une ploutocratie, entre capitalisme et démocratie réelle il faut choisir.
La gauche actuelle est-elle en mesure de porter le choix d’une démocratie libérée du joug des plus riches ?
Si la question était encore ouverte avant l’élection de Hollande, la réponse ne fait plus de doute : elle a choisi le capitalisme et tente de perpétuer sans succès l’illusion qu’elle parviendra un jour à le réformer.
Regardons d’un peu plus près ce qu’est devenue la pensée de la gauche de gouvernement actuelle. Dans ses rangs il est à peu près majoritairement admis qu’un homme de gauche, qui se veut respectable et moderne, doit répondre peu ou prou au portrait qui suit.
Il doit avoir renoncé aux vielles idéologies. Aux vielles lunes, comme disent dédaigneux les énarques en place. Ce sont elles qui sont à l’origine des guerres, qui empêchent de voir les réalités en face, qui laissent penser qu’un pays peut vivre au dessus de ses moyens, elles qui alimentent les utopies, obstacle au pragmatisme d’un marché qu’il faut bien de temps en temps réguler. Bien évidement, par idéologie ils visent avant tout celles qui proposent de substituer à l’économie de marché, une économie qui serait au service immédiat de l’homme. Le capitalisme n’étant évidement pas une idéologie mais une réalité quotidienne - on ne décide pas du sens de rotation de la terre - on fait avec et on essaye de contenir les inégalités sans nuire à la compétitivité du pays, sous entendu des entreprises.
L’homme respectable et moderne doit-être tolérant. Là aussi les idéologies sont proscrites. Les philosophies par trop engagées sont bannies. Un relativisme prudent est de mise et il convient de ne heurter personne quitte à abandonner le terrain de la vérité à ceux qui prétendent la détenir et rêvent de l’imposer aux autres. Les vérités d’hier doivent être reconsidérées à la lumière d’un nouveau dogme : ne pas discriminer les minorités. Ainsi la laïcité ne doit pas être militante et savoir adapter ses règles pour ne pas ostraciser les religieux. La famille doit-être repensée pour permettre à tous de construire celle qui leur convient. Le peuple étant multiple et dans le souci de préserver la légitime fierté de l’origine de chacun, il conviendra de ne pas exprimer de façon trop ostentatoire la notre. De faire un usage réfléchi de la Marseillaise et du drapeau, en affichant le profil bas qui sied à ceux dont les aïeux, misérables colonisateurs, ont fauté. D’afficher humblement lors de cérémonies expiatoires, le les regrets coupable de la nation pour tous les crimes commis en son nom.
L’homme moderne et respectable devra afficher un repentir sans faille pour les siècles de domination qu’il a exercé honteusement sur les femmes. Pour ce faire il devra inhiber toute poussée de testostérone tendant à le démarquer de manière trop arrogante de la femme. Il renoncera à tout jamais à la violence, marque infamante de la bête qui était en lui, quitte a devoir convaincre son agresseur que l’agressivité ne règle rien. Il avouera avec Aragon que la femme est l’avenir de l’homme, et sans noter la contradiction, il défendra l’idée que les différences sexuelles sont avant tout une construction sociale. Il prêtera ainsi une oreille attentive aux théories du genre et n’hésitera pas à acheter des poupées à son petit garçon. Il attendra sagement que la femme le sollicite de manière non équivoque pour lâcher un peu la bride à ses pulsions qu’il fera taire le reste du temps. Ceux qui, trop laids ou trop bêtes, n’auront pas été désignés pour satisfaire aux attentes sexuelles ou domestiques d’une femme, devront bannir l’idée de recourir aux services de prostituées. Ils admettrons qu’en l’espèce la demande crée l’offre qui fut-elle volontaire, n’en est pas moins indigne. Ils s’abstiendrons de rétorquer cyniquement, que la vie crée la mort, que la voiture crée l’accident, que la loi crée le délinquant. La dignité de la femme vaut bien quelques concessions au bon sens. Si certains devaient ne pas se satisfaire de cette situation ils pourront toujours chercher l’âme frère auprès d’autres mâles dans le même besoin. L’homme moderne et respectable est gay friendly.

Pour résumer, l’homme moderne et respectable devra avoir enterré toute idée de lutte des classes et puisqu’il faut bien lutter quand on est de gauche, il la remplacera par celle plus moderne de lutte contre toutes les discriminations.
Il devra effacer de son esprit toute trace des valeurs passées à connotation trop nationales sur lesquelles la France s’est construite. S’il n’y parvient pas il devra les rendre ringardes ou effrayantes en affirmant que : "la nation c’est beauf, has been et c’est la guerre."
Il devra donc oeuvrer à dissoudre les nations dans l’Europe, le marché devenant le nouveau contrat social, l’échange marchand la nouvelle et unique valeur commune.
Il devra oublier jusqu’à l’existence de l’athéisme militant qui a chassé les curés de nos salles de classes permettant ainsi l’émancipation des esprits. Son passé colonial lui interdira se porter un regard critique contre l’Afrique et ses ressortissants, même en situation illégale en France. Pas de boucs émissaires. Il aura pour les jeunes Français originaires de ses pays, une indulgence toute particulière. Il les désignera par l’appellation générique jeunes de banlieue, pour éviter tout amalgame raciste et surtout pour ne pas avoir à gérer une émeute ethnique de plus. Il expliquera leurs difficultés d’insertion par les dures conditions qu’on connu leurs parents et par l’ostracisme de l’état français et des français. Par respect envers leur différence culturelle il comprendra leurs attitudes sexistes et souvent peu cavalière à l’égard des femmes surtout des plus blanches. Il renoncera a toute velléité d’assimilation et défendra comme une évidence l’avènement d’une société multiculturelle. Et, surtout il condamnera avec la fermeté la plus vive, toute idées, paroles ou actes qui laisseraient entendre qu’il pourrait exister une quelconque mauvaise volonté personnelle, dans les difficultés d’intégration que rencontre ces populations. En cas de doute il répétera comme un mantra la phrase suivante : « Ils ont choisi d’être Français, que veux-tu de plus comme preuve de leur volonté d’insertion ! ».
Si le doute persiste, celui qui l’énonce publiquement sera aussitôt frappé du sceau infamant de la xénophobie et du racisme.

La gauche a abandonné le combat contre le capital et la finance. La lutte contre le chômage est le prétexte à tous les renoncements. La justice fiscale qu’elle propose consiste à prendre aux plus pauvres pour donner aux entreprises, qui avec distribueront dividendes, bonus, et salaires faramineux aux dirigeants et aux actionnaires. Après avoir sacrifiée ses idéaux initiaux sur l’autel rutilant et combien grisant du pouvoir. Après avoir fait sans complexe son coming-out libéral, la voilà qui renie de fait sa propre famille. Le chantre de la lutte contre les discrimination ostracise aujourd’hui la classe ouvrière. Elle l’abandonne à son sort la jugeant trop réactionnaire, trop terre à terre, pas assez cultivée, la livrant ainsi, sous les huées de l’intelligentsia, au front national. Mais dites moi messieurs les censeurs, vous qui êtes toujours prompts à envoyer vos sociologues et psychologues aux chevets des jeunes de banlieue ne pourriez-vous pas une seconde sortir de vos jugements hâtifs et tranchants pour vous mettre deux secondes dans la peau d’un des survivants de cette classe.
Vous avez aimé Eddy Bellegueulle ? Venez on y retourne, pas pour écouter les jérémiades de ce jeune con mais pour entendre ce qu’aurait pu vous dire son père.
D’abord il vous aurait parlé de son propre père. Parce que chez ces gens là la famille ça compte. On a pas le sentiment de s’être fait tout seul, d’être le nombril du monde. Il vous aurait parlé des valeurs qu’il a reçu en héritage et qu’il comptait bien transmettre, parce que c’est cela un héritage, cela se transmet. Ainsi le travail. La première de ces valeurs, parce que le travail c’est tout ce qu’on a quand on est ouvrier. Le mérite aussi, parce que le mérite c’est plus glorieux que le piston. Il vous aurait dit la patrie aussi parce que son grand-père était mort pour elle, tué par ces salauds de boches. Il aurait avoué qu’il a été élevé dans l’admiration de la force, de la virilité, de la nécessité d’être respecté y compris dans son rôle de chef de famille. Il aurait raconté comment il a quitté l’école à quinze ans après son apprentissage. Il vous aurait dit qu’il n’aime pas lire, mais qu’il est content que son fils soit devenu écrivain. Il vous aurait révélé que la politique c’est plus trop son truc parce que la gauche elle défend plus les ouvriers, elle défend les immigrés, alors que franchement ils sont pas plus à plaindre que lui les immigrés. Il n’est pas impossible qu’il finisse par vous confier que Marine Le Pen faudrait peut-être essayer. « Tout ce chômage ! Il n’y a plus de boulot pour tout le monde. » Pour conclure il aurait soupiré que le monde allait décidément trop vite pour lui, qu’il ne pouvait plus suivre, qu’il ne comprenait plus. Le bien c’est le bien et le mal c’est le mal ! Ca ne peut pas changer tout le temps. Le progrès c’est pas cela. C’est pas les pères au chômage, les voitures qu’on brûle parce que c’est marrant, la drogue à tous les coins de rue, les pédés qui se marient, les jeunes qui ne respectent plus rien, les profs qui ont peur, les femmes voilées. Non, c’est pas ça le progrès. Voilà ce qu’il aurait pu vous dire si vous l’aviez interrogé. Mais du haut de vos certitudes qu’en auriez vous retenu ? Que décidément il va falloir faire sans eux, que le fossé ne peut être comblé, qu’il est inévitable que certains ratent le train du progrès et que d’autres soient ébouriffés par sa vitesse. Mais dites moi, êtes-vous si sûr d’être à la bonne vitesse. N’avez vous pas peur de ramasser de moins en moins de monde et de vous retrouver bien seul à la prochaine gare. Car qu’il vous plaise ou non, c’est le peuple que vous laissez sur le quai. Certes pas le plus intelligent, pas le plus beau, pas le plus éduqué, mais c’est le peuple. On a le peuple qu’on mérite, celui qu’on a éduqué, qui hérite des moeurs qui ont prévalues avant lui et qui peine à s’en débarrasser au profit de la dernière mode. Ce n’est pas un changement du jugement de l’élite sur la colonisation et les colonisés - Mitterrand en fut le ministre - qui suffit à corriger l’image de l’Africain dans les consciences les moins ouvertes. Ce n’est pas un décret de Badinter dépénalisant l’homosexualité qui suffit à faire admettre à tous, 30 ans après, qu’il est du dernier chic d’avoir un fils gay. Il ne suffit pas que Koll et Mitterrand s’embrassent pour effacer des mémoires familiales les millions de morts qui se sont battus pour que vive la France et ses idéaux, que vous tentez de fondre aujourd’hui dans une Europe, tenue d’une poigne ferme par l’Allemagne. Pendant des siècles l’élite a répandu l’idée que la France était une culture qui se devait d’éclairer les peuples du monde entier. Voilà que dans un revirement idéologique brutal, elle demande à ses citoyens de s’adapter à une nouvelle idée tendant à faire de la nation un grand melting-pot de micros communautés, chacune revendiquant fièrement ses différences avec les autres, et dont la tolérance - je devrais dire l’indifférence aux autres - constituerait la seule valeur fondatrice. Admettez que certains puissent faire preuve de quelque résistance à ce changement. Cela ne suffit pas à faire d’eux ni des racistes, ni des fascistes. Seulement des gens qui ont un peu de mémoire et de suite dans les idées.
Forts d’un relativisme bon teint, vous vous émerveillez lors de vos voyages culturels ou devant Arte, des traditions séculaires de certains peuplades lointaines, vous vibrez ou même participez à leur combat pour les conserver intactes, et sans y voir la moindre contradiction, vous vous effrayez contre le combat - nécessairement réactionnaire - de certains français qui voient leurs traditions et leurs valeurs ringardisées ou conspuées. Votre combat est celui de l’égalité et du progrès dites vous, sans craindre les approximations et les raccourcis, mais surtout sans vous rendre compte que vous placez de fait vos opposants au mieux dans le camp des cons ou au pire dans celui des salauds.
Ainsi les socialistes non content de chambouler le paysage politique français en faisant sauter les dernières digues idéologiques contre le libéralisme, laissent les gens comme moi seuls avec des convictions dont ils nous disent qu’elles sont d’un autre temps. Délaissant l’inégalité réelle sociale, ils nous proposent un combat de substitution contre les inégalités sociétales, qui abouti à la prise en compte des jérémiades victimaires des minorités les plus revendicatives.
Il y a évidement la gauche plus extrême qui pourrait combler ce vide, mais elle n’a aucune chance de parvenir jamais au pouvoir. Sa vision internationaliste du combat des travailleurs, duquel elle attend le renversement de l’ordre capitaliste mondial, la conduit à soutenir les dictatures se réclamant tant soit peu du prolétariat ou se disant opprimées ou spoliées par les pays capitalistes. Ce positionnement définitif l’écarte du pouvoir et la conduit elle aussi à assimiler le combat de toute minorité qui se dit exclue au sien, la coupant d’une part croissante de la population qui ne se retrouve plus dans ces combats par défaut.
Reste Mélenchon et le parti de gauche qui aurait pu fédérer les déçus du socialisme, et du capitalisme, en surfant sur le rejet de la finance qu’a suscité la crise de 2008. Mais lui aussi ne voulant pas être en reste, confond la lutte contre le capitalisme, et le combat contre toutes les discriminations, auquel elle est réduite. Travailleurs avec et sans papiers même combat contre le patronat. Gays, lesbiennes et ouvriers même lutte pour l’égalité. Français pauvres et immigrés même guerre contre l’injustice. Croyant combattre les idées du FN dont il se veut un rempart, il fait dans la surenchère en affirmant que l’immigration est une chance pour la France, faisant l’impasse sur la surreprésentation de ces derniers dans les cinq millions de chômeurs, et sur le fait qu’ils disputent aux français les postes les moins qualifiés. Que cela nous déplaise ou non, dans un contexte de crise ou l’on rogne sur les budgets sociaux, ou les médias nous rappellent à d’indispensables économies, les pauvres sont en concurrence entre eux et ils le savent. Bien sûr qu’il faut faire payer les riches, mais ce n’est pas avec de beaux slogans que l’on y parviendra, ni en laissant nos troupes potentielles rejoindre le camp du FN. Il devient donc contre productif d’afficher une conscience humaniste sans tâche, en faisant de la lutte contre le fascisme la priorité alors que le risque réel réside dans la dislocation sociale. Certes le peuple doit s’éduquer et il convient de lui rappeler que la solidarité, le partage, l’égale dignité des peuples, la justice sont les garants d’une vie sociale apaisée. Mais il serait dangereux de perdre de vue que la démocratie implique de se conformer à ses attentes fussent-elles moins universalistes qu’on ne l’aurait voulu. On ne gagne pas de combat et encore moins des élections, en se coupant volontairement ou non, de ceux qui pourraient constituer le gros de la troupe. Sauf bien sûr à se complaire dans le rôle de gardien des consciences. J’en fais amèrement l’expérience en mesurant la distance idéologique qui se creuse avec mes proches qui auparavant partageaient mes opinions politiques et qui ne se reconnaissent plus dans le discours bien pensant tenu par l’élite politico-médiatique.

A cinquante cinq ans, me voilà donc bien seul politiquement. Abandonné par le renoncement et le pragmatisme des uns, et par le fourvoiement et l’absolutisme idéologique des autres. Privé de l’assurance de l’ignorant pour soutenir mes doutes, j’en arrive à regretter la certitude sans fondement de ma jeunesse. A quoi sert la réflexion, si elle doit mener à l’aporie. Bien évidement je reste un homme de gauche, mais comme beaucoup, faute d’une alternative possible, je ne trouve plus à exprimer cette appartenance dans les urnes de façon constructive.
« Votez pour qui vous voulez mais votez ! ». C’est le slogan de ceux qui veulent croire que la démocratie fonctionne réellement, de ceux qui ont un poste, une fonction sociale, ou un siège à défendre. Sentencieux ils nous rappellent que certains ce sont battus pour obtenir ce droit. C’est justement rendre hommage à leur lutte, que de refuser de participer à son dévoiement, de combattre l’emprise morale exercée par les fanatiques de la modernité et du « progrès », de résister à sa confiscation par les forces de l’argent. Votez et perpétuez la passation de pouvoir entre élites de deux camps qui semblent cultiver des différences de façade, afin d’offrir au peuple un simulacre d’alternative. Voilà la braderie à laquelle nous convient régulièrement les dealers de démocratie. J’ai pour ma part souvent choisi par défaut, mais dorénavant je renonce à servir d’alibi à cette démocratie malade. J’attendrai donc que les conditions soient à nouveau réunies pour retourner aux urnes, ou si l’on m’en donne l’occasion, j’agirai pour qu’elles le soient.

Messages

  • Bonjour Sausausau,

    Je ne peux malheureusement pas prétendre à commenter votre réflexion avec la même éloquence. Toutefois, j’aimerais vous faire part de mon avis sur ce sujet qui est à l’origine encore aujourd’hui de bon nombre de mes agacements :

    Tout comme vous, je ne crois plus en la politique depuis bien longtemps. je ne m’étendrai pas sur les raisons car il me semble que vous les avez bien résumé dans ce texte. Je n’ai jamais voté car je n’en ai pas encore eu l’occasion mais que je vous le dise, je ne pense pas voter pour quiconque un jour pour toutes les raisons que vous avez évoqué ci-dessus. C’est comme si on me demander de choisir entre la peste et le choléra !

    Je n’en reste cependant pas moins convaincu que, comme disait Sartre, "un homme n’est un vrai homme que quand il est engagé et qu’il se sens responsable"...
    Mais les urnes ne sont pas le seul moyen politique d’agir pour le peuple, bien loin de la ! Je ne vote pas et ce n’est pas pour autant que je me considère comme quelqu’un d’inactif politiquement : En effet, je fais parti de ceux qui pensent que le changement viendra d’en bas...et seulement d’en bas ! je pense qu’il existe un immensité de "petites actions" qui, misent bout à bout peuvent tuer le capitalisme, ou du moins faire en sorte que nous le subissions moins.

    Le premier pouvoir et à mon sens le plus puissant est celui de la consommation : nous ne nous rendons pas compte à quel point nous pouvons influer sur les choix politiques par la consommation. Combien de gens se plaignent de ce qu’on leur vend alors que nous avons la chance d’avoir le choix ??? (pour la plupart des biens en tout cas). Ainsi, je considère que consommer responsable est un acte militant.
    De même, cultiver son jardin contribue pleinement au problème de la malbouffe, devenir autonome en énergie contribue à répondre à la transition énergétique et au problème nucléaire.
    Construire sa maison soi même contribue à dire non au système financier et à la domination des banques par le crédit. Et il y a encore tellement de choses qui se passent tous les jours autour de nous...
    Toutes ces petites actions mises bout à bout, si elles sont transmises à d’autres peuvent largement faire pencher la balance. C’est d’ailleurs ce qui est déjà en train de se faire...

    Ainsi, Pour reprendre la petite histoire de Pierre Rabhi, je me sens comme un petit colibri qui essaye d’éteindre une forêt en feu avec le peu de moyen qu’il a : Au moins, j’aurais fait ma part.

    Comme l’avait si bien écrit Etienne de la Boétie dans "servitude volontaire", Il faut dire que le peuple aime croire en un super héro qui pourra sauver leurs sorts. Puis en même temps, le fait d’élire un chef le déresponsabilise de toutes les fautes qui pourront être commises. alors ça l’arrange bien ! on saura sur qui jeter la faute quand tout ira mal ! En oubliant que nous somme tous impliqué individuellement...

    Pour finir, je me dis que si je dois avoir encore ne serait-ce qu’un minuscule espoir dans la politique, alors je le porterai sur les idées d’Etienne Chouard qui se bat depuis maintenant plusieurs années pour fonder ce qu’il appelle la démocratie participative, un système démocratique qui se base sur le modèle athéniens de l’époque de la Grèce anthique, ou c’est concrètement le peuple qui décide des lois en les votant, est non l’assemblé, un mode de fonctionnement qui tente d’éliminer toute possibilité de corruption et de conflit d’intérêt !

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