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La fête.

jeudi 3 septembre 2015, par Sausausau

Dimanche après midi, alors que nous n’en finissions pas de fêter les 80 ans de ma mère - les festivités duraient depuis la veille - Stéphane le plus jeune de mes frères, m’encouragea à écrire un petit texte pour raconter cette mémorable soirée qui avait réuni quatre générations autour de cet évènement.


Je fus un peu dubitatif sur l’intérêt de la chose. Cela pourrait effectivement aider ceux chez qui l’alcool tend à effacer les dernières heures des soirées trop arrosées. Néanmoins, ils sont rarement impatients de s’entendre narrer la chronologie des évènements qui les a conduit dans des situations souvent embarrassantes.
Mais ces débordements ne sont pas le genre de la famille. Non pas que nous soyons plus sobres que d’autres, seulement le haut degré d’entrainement a fini par payer.


La plus gênante des situations fut celle où l’on surprit l’oncle Patrick, à genoux dans les fourrés et s’exclamant : “Je ne pouvais pas savoir si le dernier verre était de trop tant que je ne l’avais pas bu ! ”.
Vous voyez, pas de quoi écrire “Very bad trip 3”.
Il y a bien eu cette montée subite de testostérone qui a saisi en fin de soirée toute la gente masculine, ou plus précisément ceux qui avaient atteint le stade de désinhibition alcoolique qui permet de se croire l’homme le plus fort du monde et de vouloir à tout prix en convaincre son voisin.


Par un sursaut de dignité plus atavique que consciente, nous avons échappé de justesse à la recherche de la plus grosse bite de la soirée, à celui qui pisse le plus loin et allez savoir à quelle compétition plus fréquemment observée entre jeunes coqs. Le pire c’est que les poules pouvaient dormir tranquilles, dans leur état, la plupart devenant inoffensifs.
Donc, à moins de faire preuve d’une certaine dose de masochisme, je ne pense pas que mon frère souhaitait que l’on en reparle.

Gageons plutôt que, soucieux de parfaire une culture quelque peu en jachère, il imaginait plutôt une réflexion sociologique ou même philosophique sur ce qui conduit les hommes depuis la nuit des temps, à festoyer. Pourquoi ce besoin de ripailler, de s’enivrer, de rire, de chanter, de danser ? Pourquoi donc, alors qu’il prend soin habituellement d’apparaitre sous son meilleur jour, l’homme profite-t-il de chaque fête pour oublier toute retenue et se rendre aussi ridicule que possible. Lui, d’ordinaire si réservé, le voilà prêt à s’accrocher à la première chenille qui passe, et à reprendre à tue-tête, “Ah, Ah, Ah, la queue leu-leu …”


Que le phénomène soit immémorial n’offre pas le début d’une réponse à ces questions. Cela démontre seulement que le vernis policé qui nous fait passer généralement pour des personnes posées, civilisées et rationnelles a tôt fait en s’effritant de laisser apparaître le sauvage qui est encore en nous. Pour satisfaire la soif de comprendre de Stéphane, voyons donc ce que disent les personnes informées à ce sujet.

La fête servirait à oublier notre pauvre condition humaine aussi bien matérielle que spirituelle. L’Homme vit à la sueur de son front (ou de celui de ses salariés), la femme enfante dans la douleur (seulement les plus douillettes évidement), ses lendemains sont incertains et déchantent le plus souvent (un peu moins ceux des patrons), et la seule chose dont il soit sûr c’est que tout cela est vain puisqu’il va finir par mourir et le plus souvent dans la souffrance. Il n’est donc pas vraiment étonnant que dès qu’une occasion se présente l’homme cherche à échapper à son triste sort.
Ainsi lorsqu’il a découvert que certains expédients pouvait le conduire de manière certes artificielle, mais plus directe que la prière, vers certains paradis, il ne s’est pas gêné d’en user et même d’en abuser. Herbes, champignons, fermentations de toutes sortes pourvu qu’un des résidus possède une fonction alcool, toutes les substances et toutes les occasions furent bonnes pour s’échapper du quotidien.


Ceux qui avait en charge l’organisation du groupe firent vite grise mine en s’apercevant le lundi matin, au départ de la chasse au mammouth, que nombre des vaillants chasseurs s’étaient faits porter pâles, tandis que d’autres décidèrent sans plus d’explication d’affronter les pachydermes à mains nues. Le premier clan de végétariens était né, faute de chasseurs valides.
Il fut donc décidé de réserver la consommation de ces substances à des évènements bien particuliers. Ainsi chaque fois qu’un membre de la tribu survivait à treize réapparitions de la lune, on organisait une fête qui donnait lieu à moult libations, non sans avoir pris la précaution de stocker quelques mammouths auparavant, la chasse étant devenue carrément interdite pendant les trois jours qui suivaient ces fêtes.
Les chasses fructueuses donnèrent elles aussi l’occasion de remercier les dieux, donc de faire la fête, ainsi donc on croit pouvoir expliquer l’alternance entre périodes maigres et périodes grasses, fréquentes en ces temps reculés.
Depuis, les occasions de se défoncer sont devenues plus courantes mais elles portent toujours le nom de “fête”. On note au passage la permanence dans le temps de la difficulté que rencontre l’homme a prendre conscience de ses addictions et de les nommer.
Les 13 lunes ont donc cédées la place à l’anniversaire, plus facile à noter dans son Iphone. Le jour de paye a remplacé le retour de chasse, et les décoctions d’herbes bordant la Méditerranée ont donné le fameux pastis cher à mes frères.

Il en sera sans doute pour m’opposer que la fête ne peut-être ramenée à la seule consommation d’alcool ou de drogues. Ceci est d’autant plus réducteur que certains ne boivent pas ou très peu pendant ces fêtes.
C’est exact.
Les enfants par exemple ne boivent pas, mais dans ces soirées ils font un peu ce qu’ils veulent, courent dans tous les sens et sont dans un tel état d’excitation qu’ils en oublient leur condition de futurs chômeurs, enjoints par leurs parents à apprendre un tas de choses inutiles.

Les personnes les plus âgées, elles ne boivent plus ou très peu, de plus leur condition physique les handicape pour atteindre l’état de transe que pourraient procurer certaines danses. Ceci est exact. Pourtant elles aiment les fêtes dites-vous.
En êtes vous si sûr ? Leur avez-vous demandé ?
Les moins décaties vont faire mine de participer en se dandinant tant bien que mal sur la piste de danse.


Elles vont risquer, qui l’infarctus, qui la casse de prothèse de hanche, qui la rupture de celle du genoux. Elles vont y perdre soit leur dentier, soit leur sonotone qu’un gosse surexcité aura vite fait d’écraser dans sa course folle vers on ne sait quoi. Tout cela pour tenter de donner le change ou de s’illusionner sur leur état d’esprit et de vitalité. Ils n’ont en fait qu’une envie c’est de rentrer à la maison, retrouver le quotidien tranquille qui les accompagne doucement mais surement vers la fin de toutes ces conneries. En fait, les vieux n’aiment plus la fête car ils n’ont plus besoin de s’évader, ils savent que la fin est proche et que là est la seule vraie libération.

Mais pourquoi donc si sa situation est si déplorable, l’homme n’y met-il pas fin ? C’est là une liberté que nul ne peut lui ôter.
Parce qu’en fait, l’homme sait se contenter de la vie qui lui incombe pourvu qu’on lui accorde le loisir de rêver à une vie meilleure. La société de consommation s’appuie sur cette attente pour promouvoir le dernier object high-tech, le plus beau voyage ou la voiture qu’il vous faut. La fête s’inscrit elle aussi dans cette recherche effrénée du bonheur. Elle en est un simulacre. On n’y travaille pas, tout le monde est beau, ou tente de l’être, la joie, l’amusement, l’amitié et la fraternité sont de rigueur, on y mange et on y boit à volonté. Nul n’est dupe bien évidement et chacun sait que sitôt la fête finie, la vie reprendra son cours. Mais cette parenthèse nous conforte dans nos espoirs d’un sort meilleur, ainsi nous cherchons dès que l’occasion nous en est donnée, à réouvrir cette parenthèse.

Cependant, tout le monde n’aime pas la fête.
Certains ont décidé une fois pour toute que le bonheur, même entre parenthèse, c’est pour les autres. Aussi même présents aux festivités ils prennent garde de cacher leur joie, de ne sourire qu’en coin, et de se tenir à l’écart des plus joyeux, des fois qu’ils fussent contagieux. Si d’aventure pris dans l’ambiance, ils se laissent aller à exprimer un début de gaieté, vous pourrez les surprendre, battant d’une main nonchalante le rythme de la musique qui déchaine les danseurs sur la piste de danse. Faites-vous alors discret car s’ils se savent regardés, ils retourneront aussitôt se réfugier derrière leur austérité désabusée. Ces spécimens sont le plus souvent seuls, mais quand ils croisent un congénère, ils aiment à se regrouper pour partager sans trop parler une bonne dose de mélancolie.

D’autres ont besoin pour être dans l’ambiance d’avoir éclusé un nombre plus ou moins important d’apéritif anisé, ou non. En fait c’est généralement plus que moins. Non pas qu’ils aient quelques difficultés à gérer leur consommation d’alcool. C’est seulement qu’ils aiment faire la fête vous expliquent-ils. Mais comme ils ne peuvent faire la fête sans boire, alors ils boivent et ils reboivent encore, jusqu’à être vraiment dans l’ambiance et quand ils sont dans l’ambiance, alors ils continuent à boire parce qu’ils sont contents et que c’est la fête et qu’ils aiment la fête. La boucle éthylique est bouclée.
Donc, si ont fait une analyse logique de la situation, au début l’alcool est seulement un moyen de la fête, ensuite il en devient le ressort principal, jusqu’à s’affirmer comme le but ultime de la soirée, le dernier verre, venant clore avec tristesse une série qui conduit le plus souvent à la gueule de bois du lendemain.
Résumé plus crûment, pour certains la fête est la mascarade qui leur permet de laisser libre court à une forme d’alcoolisme qui n’ose pas dire son nom.

D’autres encore n’ont besoin de rien ou de si peu. Vous dites en connaître qui s’amusent vraiment dans ces soirées sans pour autant avoir recours à des drogues quelconques. Et vous avez raison. Force est de constater qu’il est des individus qui parviennent à se convaincre, sans artifice autre que leur propre volonté, que la vie est belle, que chaque instant est précieux, et qu’il nous faut louer le bon dieu pour la grâce qu’il nous a faite en nous donnant la vie.
On les a invité à faire la fête et ils comptent bien en profiter. Obéissant sans réserve à l’injonction qui leur est faite de s’amuser, ils affichent un enthousiasme et un entrain décidé. Pas une danse des canards qui ne les fasse se dandiner en faisant coin-coin, pas une chanson qu’ils ne reprennent avec allant, pas une pitrerie qui ne les fasse s’esclaffer. Veulent-ils se convaincre ou convaincre les autres de leur euphorie, nous ne le saurons pas et si face à leur exaltation vous vous inquiétez de leur degré d’imprégnation alcoolique, ils vous rétorquerons qu’ils sont seulement ivre de joie. Ainsi leur bonne humeur et leur joie de vivre, trouvent à s’exprimer avec plus ou moins de conviction et d’exubérance selon leur faculté à faire abstraction de la misère du monde.

Vous en verrez certains affichant un léger sourire, échangeant tantôt avec les uns, tantôt avec les autres mais ne s’attardant pas plus que cela, lâchant rarement le verre auquel ils s’accrochent toute la soirée, faisant de rare apparitions sur la piste de danse mais témoignant le plus souvent d’une certaine retenue.
Ceux là pensent avoir compris pas mal de choses. On ne leur la fait pas à eux. La fête c’est l’homme qui s’étonne d’être sur terre et qui cherche des raisons de s’en réjouir. Ils savent que tout cela c’est du convenu. C’est de la joie artificielle, sur commande. Les embrassades : excessives, les accolades : trop démonstratives, les compliments : trop flatteurs, la liesse : trop effrénée. Pourtant, ils font mine de jouer le jeu, - il faut bien faire société - mais ils ont trop de recul pour participer pleinement. Se résignant à cette demi-mesure ils se voient en entomologistes d’une fourmilière qu’ils tentent d’étudier mais sur laquelle ils ne font que projeter leurs propres lacunes, leurs propres peurs.

Car en fait ils n’ont pas compris grand chose.
Bien évidement que tout cela est convenu, comment pourrait-il en être autrement ? N’importe quelle fête, même la plus improvisée, même celle qui ne fête rien ni personne, s’inscrit dans le besoin grégaire qu’éprouve les hommes de se rassembler, d’être ensemble. Le dernier verre n’étanche aucune soif si ce n’est celle de prolonger cette promiscuité rassurante, ils ne sont plus seuls, ils partagent leur nourriture, leurs boissons, leurs rites, ils rient, chantent, prient ou pleurent ensemble, se battent parfois, mais quoi de pire que d’être seul. Pour ne pas l’être, pour faire société, famille, amis, il faut alors des conventions qui régissent et organisent ces rencontres. Le fait que la religion puis l’industrie se soient emparé de ce besoin, qu’elles l’aient formaté, qu’elles dictent ses règles d’organisation, qu’elles les rendent toujours plus coûteuses, qu’elles imposent ses jours de liesse sur commande, peut être regrettable mais n’y change rien. La fête est un des moyens les plus agréables pour être avec son prochain et pour s’en réjouir. Il faut s’abandonner à ces instants sans arrières pensées, sans trop de réflexion et sans fausse pudeur. Quoi qu’on en dise, le ridicule ne tue pas, la preuve mes frères, nous sommes encore vivants ; les accolades même un peu hypocrites n’étouffent pas, même si elle peuvent énerver ; quant à l’alcool s’il peut tuer c’est le plus souvent sur le long terme, rien à craindre nous n’y parviendrons pas, on boit bien trop pour cela.
Donc sauf à vouloir concourir au titre de misanthrope de l’année posez un instant votre verre, tombez la chemise et entrez dans la danse, même si décidément cela ne sent pas très bon.

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