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La mort mère de toutes les peurs.

samedi 5 janvier 2013, par Sausausau


Ce début d’année, où il est de bon ton de souhaiter à tout un chacun une bonne santé et une longue vie, m’a inspiré par une association d’idées un peu morbide je vous le concède mais néanmoins inexorable vous l’avouerez, des réflexions sur la mort que je livre à votre curiosité.

Contrairement à une idée communément partagée, ce n’est pas la dure loi de la vie qui a rendu les hommes solidaires et qui a impulsé la naissance des civilisations humaines, c’est la mort .
Les rites funéraires, bien qu’ils différent selon les lieux et les époques, sont considérés par les anthropologues comme une constante qui non seulement traverse toutes les cultures et tous les âges, mais qui constitue un fondement essentiel de la naissance de ces cultures. Le statut d’homo-sapiens est intimement lié à la façon dont les vivants s’occupent de leurs morts et donc à la manière d’appréhender cette fin. Ainsi de façon un peu paradoxale, l’homme est devenu un homme, conscient de sa vie lorsqu’il a intégré l’idée de sa mort comme inéluctable. L’instinct de survie, propre à tous les organismes vivants a été un moteur suffisant pour l’évolution des espèces, mais c’est parce que l’homme a dépassé cet instinct, parce qu’il s’est mis à le penser, à interroger ses peurs, parce qu’il a inventé des mythes pour mieux y faire face, qu’il a fini par se démarquer nettement des autres sociétés animales. C’est bien évidement en premier lieu son aptitude à penser qui aura permis cette distinction mais si l’homme avait pensé la mort différemment qui sait ce qu’il serait devenu.
Mais était-ce seulement possible ?
Sa manière de penser la mort est avant tout influencée par son instinct et c’est donc la peur qui prévaut dans l’analyse que fait l’homme de ce passage de vie à trépas. Viennent ensuite les questions qu’inspire l’immobilité du défunt, rêve-t-il ? Va-t-il un jour se réveiller comme d’un sommeil plus long que les autres ? Puis vient la décomposition du corps qui, petit à petit, perd les dernières apparences de vie et qui affiche comme une évidence l’irréversibilité de cet état.
Face à toutes les interrogations que suscitent ce mystère il s’est toujours trouvé des individus à l’imagination féconde pour proposer des réponses plus mystérieuses encore que la question : sorciers, chamans ou prêtres, gagnent ainsi, un ascendant réel sur le reste de la tribu en inventant le monde des morts, plus ou moins imbriqué selon les cultures, à celui des vivants. Se conférant le pouvoir de médiateurs entre les deux mondes, ils sont initiés par les esprits qui leur révèlent l’immortalité de l’âme, les secrets de leurs origines, le secret de la vie.
L’homme confronté aux dures lois de la nature, à tous ses mystères, se crée ainsi un monde au dessus de la nature, un monde surnaturel, dont il imagine les règles de fonctionnement, où les morts parlent aux vivants, où ils peuvent être appelés à la rescousse, dont il faut craindre la colère, tout cela au plus grand profit de l’intercesseur, démiurge de ce nouveau monde dont il raconte l’histoire comme autant de mythes qui viennent fonder les différentes civilisations.
Tous ces mythes proposent comme autant de révélations une histoire de la création du monde par des dieux éternels et omnipotents qui passent leur temps à se préoccuper de la vie des hommes avant de décider de leur lieu de villégiature après leur mort.
Toutes les religions qui perdurent affichent encore ces caractéristiques, elles ont aussi en commun le sort privilégié que tirent leur clergé de la popularité de ces croyances. Mais il n’est pas question pour moi ici d’insister outre mesure sur le caractère intéressé des prophètes et prêtres de toute obédience, mais plutôt de mettre en évidence un fait : l’homme a inventé Dieu moins pour expliquer la vie que pour essayer de vaincre sa peur de la mort.
Cette phrase pourrait apparaître comme une figure de style, il n’en est rien. C’est cet instant fatidique, qui pourtant n’appartient déjà plus à la vie comme disait Epicure, qui pose le plus de problème à l’homme. A quoi bon vivre puisqu’il faut mourir rechignent en choeur les nihilistes. Le sens n’est pas à chercher dans cette vie qui devra s’achever mais dans celle meilleure et éternelle qui nécessairement suivra, rétorquent les résurrectionnistes de tous poils.
L’homme ne cherche pas un sens à sa vie, il cherche du sens à sa mort, et d’ailleurs plus il parvient à remplir sa vie moins il souhaite la voir finir. Pourquoi tout doit-il prendre fin un jour ? Comme la chaise qui reste un morceau de bois tant que personne n’est assis dessus, qu’adviendra-t-il du monde lorsque je ne serai plus là pour l’observer ? Comment peut-il n’y avoir rien ?
Je veux rire, souffrir, pleurer, aimer, encore et encore et pour l’éternité chantait Régiani au crépuscule de sa vie. Pourquoi sommes nous de tous temps attachés à cette existence même quand elle est très difficile ; même invivable nous souhaitons le plus souvent quelle se prolonge. D’aucuns expliquerons qu’ils ont plus peur de souffrir que de mourir, ceux-là sont en général en bonne santé. D’autres se déclarent prêts à hâter une issue qu’ils sauraient douloureuse tant qu’ils sont très bien portant. Les athées dont je suis revendiquent cyniquement l’ordre des choses tout en espérant secrètement que cet ordre leur soit aussi favorable que possible. Pourquoi accorder autant d’importance à un évènement qui, in fine, nous sera étranger ?
Je ne prétends pas avoir de réponse à ces questions, si ce n’est ces éléments de réflexion que je vous livre.
Si vous avez déjà perdu un être cher, n’avez-vous jamais pensé à lui, comme allongé dans un cercueil, dans la nuit la plus noire qui soit, au froid, et irrémédiablement seul. Difficile d’imaginer une scène plus effrayante n’est-ce pas, et même si vous êtes un rationnel convaincu cette image est propre à alimenter les peurs des moins angoissés. Plus encore que tout le reste, c’est cette solitude qui nous horrifie, et bien évidement nous finissons par conclure qu’il n’est pas seul, mais qu’il n’est tout simplement plus.
La conclusion rationnelle, loin de nous apaiser, de satisfaire notre entendement est apte à monter à l’assaut de nombreuses intelligences, décidées à croire n’importe quelle fable qui leur propose une alternative à ce néant. Il se trouve même des savants qui, abandonnant leur rôle d’éclaireur, écartent avec vivacité la raison d’un domaine où selon eux elle n’a pas sa place. Bien sûr les grands esprits ne prendront pas tout au pied de la lettre, leurs superstitions deviendront foi, leur croyances s’habilleront de spiritualité, mais n’importe quoi plutôt que rien. Le paradis, le purgatoire, la résurrection du corps ou de l’esprit, la réincarnation, le nirvana, l’enfer même mais quelque chose que diable.
Ni Grand Horloger, ni Concepteur Suprême, mais le Premier des croque-morts, Le Grand Organisateur des pompes funèbres qui vous garantit le service après vente sans limitation de durée. Avec lui vous n’êtes plus seul dans votre cercueil, vous êtes une bande de potes qui ripaillent à sa droite, et avec un peu de chance (ou de malchance, c’est selon) vous finirez bien par retrouver l’âme soeur.
Cessons de plaisanter ce que je voulais essayer de démontrer c’est que si l’homme est prêt à abdiquer toute rationalité contre l’espoir d’une suite, c’est bien que l’idée d’une fin lui est intolérable, pour certains inimaginable et qu’il vaut mieux une réponse aussi tordue soit-elle, aussi folle soit-elle, qu’une impensable nuit éternelle.
L’homme courageux n’a pas peur de la mort dit-on ? On se trompe lourdement, le courage ne sert pas à affronter la mort, il permet de faire face à la vie et à ses vicissitudes. Il ne craint peut-être pas l’instant fatal et les souffrances qui souvent l’accompagne, mais si l’homme courageux se bat c’est avant tout pour préserver sa vie ou celle des siens .
Nous n’aurions pas encore aujourd’hui recours à des stratagèmes de pensées qui travestissent tellement la réalité, qu’ils deviennent incompatibles avec la raison, si nous ne craignions pas d’être confronté à notre inconcevable fin.
Et pourtant, interrogez-vous sur ce que vous voudriez faire avant de mourir, il vous viendra à l’esprit des souhaits de voyages, d’autres espèreront, qui des rencontres, qui des retrouvailles, certains exprimeront le désir de réaliser un fantasme sexuel, d’autres feront le voeu d’une paix mondiale durable et de l’avènement d’un monde plus juste.
Voilà en quelques banalités esquissées les attentes ultimes de quelques milliards d’individus. Rien que du très convenu n’est-ce pas. C’est, qu’à l’évidence, l’homme qui affirme tenir beaucoup à la vie ne sait pas vraiment pourquoi. Un dernier repas, un dernier baiser, un dernier footing, un dernier verre, une dernière cigarette, un dernier film, une dernière danse, une toute dernière de ces petites choses qui heures après heures remplissent nos vies de leur vacuité.
Il espère la plénitude, il recueille la frustration du désir assouvi. Il cherche la voie de l’originalité, il se retrouve invariablement sur des chemins déjà tracés par ses prédécesseurs. Il croît trouver une raison d’être, un but, un sens, et s’y accroche comme à une corde dont il remonte fébrilement la longueur jusqu’à s’apercevoir qu’il n’y a rien au bout. Alors les gênes finissent par reprendre le dessus, se reproduire nous apparaît comme la chose la plus originale qui soit, la préservation de notre enfant et son éducation, comme le but ultime de notre vie et notre participation bénévole à l’association SOS EGOS, comme essentielle à la bonne marche du monde.
Rien qui ne soit déterminé depuis la nuit des temps.
L’homme a une vie banale, à laquelle il a du mal a donner du sens au-delà des obligations professionnelles et familiales qui constituent son quotidien, et pourtant il s’y accroche farouchement et de retour de son dernier voyage low-cost, fatigant mais oh combien dépaysant, il reprend en écho aux publicitaires, que décidément la vie vaut le coup d’être vécue.
La raison de ce paradoxe apparent semble alors s’imposer d’elle même : ce n’est pas tellement la vie qui nous retiens, c’est la mort, la non vie, le néant, qui exerce sur nous une répulsion telle qu’elle nous fait préférer n’importe qu’elle vie même celle de prisonnier, même celle d’esclave, même la notre, à l’absence de vie. La meilleure façon qu’ait trouvé la vie pour se perpétuer, ce n’est pas l’instinct de vie, celui-ci n’est que la conséquence d’une cause qui lui est première : la peur de la mort.
Si donc cette grande terreur trouve sont origine dans notre cerveau reptilien, celui des origines, il est inutile de vouloir la combattre, on ne combat pas la faim ou la soif, on l’apaise. Comme on apaise la crainte de la mort en vivant, désespérément. Il peut-être néanmoins utile à certains de chercher à apprivoiser cette idée, la faire sienne, de tenter une approche philosophique de la mort ; mais là, plus encore que pour tout autre matière, tout ne sera jamais que vaines spéculations, car la mort ne sera jamais pour quiconque un objet d’expérience, personne n’ ayant pu survivre à sa propre mort. Même ceux qui sont revenus d’un coma profond, ne peuvent y prétendre, puisqu’ils ne sont pas morts. La mort contient dans sa définition même - la fin de la vie - une impossibilité pour les vivants à se la représenter.

Nous pouvons seulement exprimer nos réflexions, nos sentiments à propos de la mort d’autrui, de nos proches et là encore nous allons parler des moments qui ont précédé sa mort, de l’instant qui a vu son dernier souffle mais nous ne pourrons pas rendre compte de sa mort effective, car il est inconcevable de parler d’un non évènement.
Lorsque l’on perd une personne qui nous est chère, nous pouvons parler de la douleur suscitée par son absence, du déchirement provoqué par son caractère irrémédiable, de la souffrance que nous occasionne cette séparation définitive, de la peine qui nous afflige à l’idée des belles années qu’elle aurait encore pu vivre, de l’angoisse qui nous étreint en imaginant sa dépouille vide à tout jamais de ce qu’elle a été, des regrets ou des remords qui nous culpabilisent, nous pleurons notre amour à jamais sans objet.
En résumé nous exprimons les sentiments engendrés par l’irréversibilité d’une séparation particulière, en ce sens qu’elle n’est vécue que par la seule personne qui reste. Nous ne parlons pas de sa mort mais nous parlons de nous confrontés à cette mort dont nous n’apprenons rien en tant que telle ; seuls ses effets nous sont sensibles : la douleur de l’absence et l’injustice de l’habitude qui finit, malgré nous, toujours par nous gagner.
Lorsque nous plaignons un défunt disparu trop tôt, nous croyons lui exprimer notre compassion, alors que nous ne faisons que regretter de façon unilatérale, les moments que nous aurions pu encore partager, lui n’étant plus en mesure de regretter quoi que ce soit.
Autrement dit une fois encore la mort n’existe que pour les vivants, et toutes les morts nous confrontent à notre sort de mortel, c’est aussi pour cela qu’elles nous émeuvent, nous exprimons une compassion envers l’inéluctabilité d’un destin que nous partageons tous.

Nos sociétés modernes ont pour beaucoup évacué la mort de nos vies, la sécularisation rend les rites funéraires moins importants, les cimetières ne sont plus le lieu de recueillement qu’ils étaient jadis, nous privilégions les photos ou les films, comme autant d’instants de vie volés à la mort, pour rétablir un contact avec le souvenir de nos défunts. Tout s’organise comme si l’homme avait enfin renoncé à ses superstitions, mais n’est-ce pas plus certainement une façon de nier la mort comme une ultime tentative pour moins la craindre, un exorcisme que l’on sait sans espoir mais que l’on pratique comme un ultime pied de nez à la Camarde, conscient qu’un jour ou l’autre ✝✝✝

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