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La violence, symptôme d’une démocratie malade.

jeudi 5 novembre 2015, par Sausausau

Le monde est violent. Cela est vrai depuis la nuit des temps, ou tout au moins, depuis que l’homme fréquente ces contrées. Je ne pense pas en effet qu’il faille assimiler la violence instinctive du règne animal, à la notre fréquemment réfléchie.
Les pays européens ont renoncé à se faire la guerre (pourvu que cela dure) mais d’autres régions du monde en souffrent encore et comptent leurs victimes par milliers. Cette violence semble être une caractéristique essentielle des rapports humains, dont l’histoire et l’actualité nous donnent à mesurer l’emprise. Pourtant ceux qui souffrent le plus de cette violence, les plus faibles, ont toujours eu à cœur de s’en préserver. Aidés en cela par les religions monothéistes qui portaient cette volonté (Tu ne tueras pas !), les comportements violents ont été jugés contraire à l’ordre moral qui petit à petit se dessinait. Nietzsche a voulu y voir une preuve que les valeurs de bien et de mal ont été fortement inspirées par les craintes et le ressentiment des plus faibles. Ainsi la violence s’est chargée au fil du temps de valeurs de plus en plus négatives. De nos jours, elle est dénoncée comme le fléau de tous les temps qu’il faut éradiquer à tous prix, quitte à changer la nature humaine. Ainsi les fiers conquérants, les preux chevaliers, les valeureux soldats, les héros de guerre, bien qu’ils aient marqué profondément l’imaginaire et nos esprits trouveraient peu de place dans le panthéon des valeurs actuelles. Hors d’ici Robespierre, Louise Michel, Che Guevara avec vos terribles cortèges. Nul n’entre ici s’il n’est non-violent. Même l’histoire doit passer sous son jugement. Pour ma part, du haut de mon mètre soixante-dix et conscient de ma faible constitution, je me réjouis de ce combat pour une société apaisée et débarrassée de toute violence, qui me donnerait enfin la possibilité de faire comprendre à mon voisin, un échappé de l’équipe de rugby des All Black, que devoir descendre sa poubelle tous les matins, n’entre pas dans la catégorie des petits services entre voisins. Oui mais voilà, malgré tous nos efforts, quand un costaud affirme avoir raison il est rarement contredit par un moins costaud sauf si ce dernier court plus vite. La non-violence, il faut se l’avouer, est souvent le camouflage confortable de nos petites lâchetés.
Faut-il donc poursuivre dans cette voie qui condamne la violence à priori en espérant que la force performative du verbe suffise à l’éradiquer. Ou bien devient-il urgent d’interroger notre époque et nos sociétés pour savoir si les conditions nécessaires à l’abandon du monopole de la légitime violence à l’état sont toujours réunies.

Rappelons quelques évidences socio-historiques.
Nul ne conteste à chacun le droit de défendre son intégrité physique. Si quelqu’un en veut à votre vie et que vous utilisez en réponse des moyens de défense à la mesure de l’attaque dont vous faites l’objet, la violence est admise. Pourtant si votre agresseur est blessé ou décède lors de la rixe, vous aurez à rendre des comptes à la société. L’état a seul le monopole de la violence légitime et cela ne souffre d’exceptions que dans de rares cas d’urgence. Ceci est une règle de bon sens qui a fini par s’imposer partout dans le monde et qui nous préserve le plus souvent de la guerre civile. Même si c’est parfois le cas, personne n’a intérêt à ce que la loi du plus fort dirige les relations humaines. D’abord parce que l’on fini toujours par trouver plus fort que soit ou plus malin, et surtout parce que la rivalité violente entre les hommes, dont la guerre est le degré ultime, est trop exigeante en vies humaines, en énergie, et en temps, ce qui freine l’avènement de la société du doux commerce, chère à Montesquieu et à ses héritiers libéraux. Les sociétés n’ont pu évoluer que lorsqu’une partie importante des hommes, a pu se consacrer à autre chose qu’à sa défense ou qu’au combat. L’homme épris de justice, mais surtout soucieux de faire de vieux os, s’est donc mis sous la protection d’un plus fort - ici l’état, mais avant le Chef, le Seigneur, le Roi - lui octroyant de fait le pouvoir de dire le droit, et celui de le faire respecter, l’un n’allant pas sans l’autre. Un problème est vite partout apparu. Les hommes à qui on avait confié ces tâches ont tôt fait d’user et d’abuser de leur pouvoir se transformant en tyran, en monarques absolus ou autres dictateurs, plus soucieux d’affermir leur richesse et leur gloire que de l’intérêt général. Le peuple qu’on avait mis aux champs et aux mines pour pourvoir aux besoins de la cité - mais avant tout à ceux du chef, de ses soldats, et du clergé - se retrouvait gros Jean comme devant, n’ayant à opposer à ses maîtres et à leurs gardes, qu’un corps de paysan fatigué, un cœur de serf, et une fourche en bois. Je vous ferai grâce de la suite de l’histoire, mais vous n’êtes pas sans savoir qu’il a heureusement su dépasser ces handicaps pour récupérer au fil du temps un semblant de souveraineté, même si cela c’est fait dans le sang et les larmes.
Aujourd’hui on nous dit que l’histoire est finie (au moins pour nous Européens) ; que l’avènement de la démocratie nous a donné des gouvernements légitimes, puisque émanant du suffrage universel ; que la société dans laquelle nous vivons est elle aussi le reflet de cette volonté populaire, puisque les lois qui prévalent à son fonctionnement sont votées par un gouvernement démocratique ; que par conséquent, toute opposition au gouvernement, à ces lois, ou au fonctionnement de la société ne peut s’exprimer que dans le strict cadre démocratique, le gouvernement ayant le devoir de faire cesser par la force s’il le faut, tout écart à ces règles.
Enoncé ainsi le syllogisme est difficilement réfutable, encore faut-il revenir sur la prémisse non dite qui sous-tend le raisonnement que nous édicterons en ces termes : “La volonté d’une majorité doit primer sur toute les autres.” Cela ne semble pas idiot mais cela va-t-il de soit ? Churchill a cru mettre fin au débat en affirmant que “ la démocratie est le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres.” Néanmoins, les conditions nécessaires à l’exercice de l’expression de cette volonté méritent d’être examinées.

Prenons un exemple et voyons comment a été obtenu l’accord d’une large majorité instaurant le travail de nuit au magasin SEPHORA des Champs-Elysées.
En France, où rappelons nous, règne le chômage de masse, où le SMIG ne permet pas à une personne seule de se loger, il a été demandé aux salariés de SEPHORA de se prononcer sur la mise en place du travail jusqu’à minuit, en gagnant un peu plus d’argent, ceci sur la base du volontariat. En bons “acteurs économiques rationnels soucieux de maximiser leurs intérêts” (c’est ainsi que les économistes voient le citoyen Lambda) et rêvant d’acquérir le dernier IPhone (est-ce vraiment rationnel), les salariés ont répondu oui.
Mais de quels intérêts s’agit-il ?
Dans un premier temps le salarié volontaire va gagner un peu plus, c’est la contrepartie de ce qui est considéré comme une contrainte. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas travailler aussi tard risquent de voir leur salaire bloqué (pas d’augmentation pour les tire au flanc). Si demain d’autres “acteurs économiques rationnels” acceptent de subir les même contraintes sans sursalaire, car c’est toujours mieux que le chômage, on choisira ces nouveaux “volontaires” pour faire le job et lors du prochain plan social la direction saura se souvenir de ceux qui refusent de travailler la nuit sans contrepartie. Dans l’affaire, la notion de contrainte aura évolué jusqu’à disparaître, lorsque “des acteurs économiques rationnels” seront trop dans le besoin pour refuser les conditions de survie qui leur sont proposées.
Cet exemple illustre plusieurs difficultés dans l’exercice de la démocratie.
Si les citoyens votaient en fonction de l’intérêt général bien compris, et non en visant un intérêt personnel ou partisan, la démocratie ne ferait pas débat. Partant du principe que le plus grand nombre ne peut pas se tromper tout le temps sur le sens de l’intérêt général, la majorité doit pouvoir imposer sa volonté.
Mais cela suppose une population soucieuse de l’intérêt général, cultivée, informée, capable de saisir les tenants et les aboutissants des affaires du monde, consacrant beaucoup de temps à maintenir à un haut niveau toutes ces capacités. Sans vouloir être médisant à l’encontre de mes concitoyens, je n’ai pas l’impression que nous répondions très exactement à cette description. En admettant que nous soyons prêts à faire l’effort, cela suppose de surcroît une information ouverte, sans entrave, totale, présentée avec un réel souci de hiérarchisation, libérée des contingences de pouvoir où économiques. L’inverse de l’information proposée aujourd’hui au plus grand nombre, qui est formatée par l’Audimat, la publicité, l’actionnaire et l’élite éditorialiste - forte de son pouvoir de faiseuse d’opinions et soucieuse de plaire aux puissants.
Dire que le compte n’y est pas, est un euphémisme. Ces deux conditions sont de surcroît nécessaires mais pas suffisantes.
Quand elles sont réunies, il faut aussi que l’expression de chacun soit libre. Pas une liberté formelle, mais une liberté réelle de fait. Je m’explique. On nous présente le citoyen comme un acteur économique pragmatique qui fait des choix libres et réfléchis, après avoir pesé l’ensemble des solutions qui se présentent à lui. Cette espace de décision décrit le champ dans lequel sa liberté va devoir s’exprimer. Il en est ainsi de la liberté, elle est rarement totale et se limite le plus souvent à des choix contraints. Ceci est un problème mais il est indépassable. Même sur une ile déserte seul avec votre épouse, sans contrainte sociale (ou presque), les contingences matérielles vont nous conduire à choisir la moins mauvaise des solutions : j’ai faim, je mange ma femme où je la garde en cas de disette. La véritable difficulté est de trouver les bons termes pour poser le problème : Je vais à la chasse et elle cueille des fruits, ou l’inverse. Mais tout le monde ne fait pas naufrage. Les choix contraints qui nous sont proposées découlent le plus souvent d’une vision dogmatique des réalités économiques ou politiques. Ils ne s’inscrivent ni dans un cadre naturel intangible, ni dans un paradigme scientifique irrévocable. Ils découlent d’une vision étriquée et dogmatique du monde se préoccupant avant tout du sort des plus puissants.
Le plus souvent la façon dont les problèmes nous sont exposés, inspire la réponse qu’espère celui qui les soulève.
Posons la question Sephora dans d’autres termes qui élargissent la problématique.
Sachant que la société Sephora ne propose pas un service public d’urgence qui ne saurait être différé de quelques heures sans causer de trouble à l’ordre public ; sachant que ceux qui ne peuvent suivre dans des pratiques d’ouverture toujours plus étendue dans le temps subissent alors, une distorsion de concurrence qui a terme concentre l’activité et détruit des emplois ; sachant en outre qu’on ne saurait considérer comme libre et exempt de contrainte un accord obtenu entre deux groupes de personnes dont l’un a un pouvoir économique et de coercition sur l’autre ; sachant aussi que les conditions de travail d’aujourd’hui forgent celles qui seront imposées demain à vos enfants ; sachant enfin que Sephora et ses actionnaires n’ont nul besoin du surcroît de bénéfice par eux attendu ; êtes vous d’accord pour travailler jusqu’à minuit en échange d’une contrepartie financière qui pourra être remise en cause si les conditions économiques l’exigeaient ?
Comment un “acteur économique rationnel” répondrait-il à cette question ? Il n’y a pas si longtemps elle aurait été jugée comme une insulte à l’intelligence de celui qu’on interroge. Mais les choses changent et de nos jours c’est toute honte bue, qu’un groupe comme Mercedes demande à ses salariés de travailler plus, en offrant gratuitement à la Direction une partie de ces heures. De quel genre de “rationalité” est-il question quand on la sollicite le pistolet sur la tempe ?
Nous percevons ici aisément les limites de la légitimité démocratique dont se targuent nos dirigeants. Pourtant le principe démocratique est si profondément ancré dans la conscience collective, que l’on ose à peine interroger son fonctionnement factuel. Il convient maintenant de le faire et d’examiner ce qui ce passe lorsqu’une partie de la population prend conscience des faiblesses démocratiques, qu’elle y est confrontée, qu’elle en souffre, et qu’elle souhaite que cela cesse.

Ce sont rarement directement les faiblesses démocratiques qui sont ressenties comme problématiques par la population. Ce sont les injustices qu’elles engendrent qui sont en premier lieu l’objet de tous les ressentiments.
“Je ne peux plus vivre de l’élevage de mes cochons” ; “J’ai fait des sacrifices et je fini par être licencié” ; “Je vends mon boeuf à perte” ; “Mon salaire est bloqué depuis des années et les grands patrons se gavent” ; “ je n’arrive plus à écouler ma production de fruits” ; “trois ans que je galère de CDD en mission d’intérim, aucune stabilité” ; la liste des griefs est sans fin. A tous, la réponse qui est faite est la même : “il n’y a aucune volonté de vous nuire, mais la “loi” du marché s’impose à nous tous et elle est parfois cruelle”. Les plus déterminés descendent alors dans la rue crier leur colère. Certains renoncent à se battre, à voter, à travailler, ou même à vivre. Mais rare sont ceux qui auront dirigé leur réprobation envers les vrais responsables. Ceux qui depuis des décennies nous expliquent qu’il n’y a pas d’alternative aux “lois” du marché, réduisant de fait à une peau de chagrin mortifère le champ des possibles. Ceux qui se sentent quitte avec la démocratie en restreignant les choix populaires à ceux qui servent les puissants et leur sbires, disqualifiant par l’opprobre, la calomnie, et l’arrogance, tous les autres.
Mais personne ne vous empêche de les porter ces choix, c’est même là toute la force de la démocratie vous rétorquent-ils !
En théorie ils ont parfaitement raison. Mais les forces en présence sont pour le moins inégales.
A eux l’argent avec lequel on achète tout, même les votes, les médias avec lesquels ont façonne les esprits, l’Education Nationale qui prépare la masse de citoyens incultes, nombrilistes, peureux et sages de demain, l’armée et la police qui saura si besoin, calmer toute expression populaire par trop velléitaire.
A nous notre seule détermination un peu lasse, et nos appels au réveil des consciences apathiques de nos concitoyens avec pour seuls encouragements, les ricanements cyniques d’une intelligentsia sûre de tirer son épingle du jeu quoiqu’il en soit.
Facile dans ces conditions d’afficher l’assurance tranquille de ceux qui savent leurs positions protégées par des institutions qu’ils peaufinent depuis des décennies pour leur plus grand profit et pour celui des plus offrant. Les élections perdues, d’autres viendront qui auront à cœur de préserver le système libéral en place, jusqu’à ce qu’ils finissent par retrouver leurs places, par le jeu des alternances successives. En attendant les institutions républicaines auront trouvé à utiliser au mieux leurs compétences et leur attachement sans faille à servir leur pays, leur garantissant ainsi un revenu de remplacement subséquemment plus élevé que le RSA.
Sans un sursaut général, les choses ne changeront pas et c’est cela qui constitue la plus marquée des faiblesses démocratiques. Quand tout est mis en œuvre au plus haut niveau de l’état (rappelez-vous le bras d’honneur qu’on a fait au peuple après le Non au référendum Européen) pour empêcher la propagation de l’idée d’un autre monde possible, la démocratie devient un mot creux. Vidée de sa substance elle devient le creuset stérile des espoirs toujours déçus, dans lequel nos gouvernants puisent tous les alibis pour mieux faire obstacle à la démocratie réelle. A partir du moment où le peuple a le sentiment justifié qu’il n’a plus les moyens réels de peser sur les décisions qui le concerne, il n’est pas étonnant qu’il prétende se faire entendre par d’autres voies fussent-elles violentes. C’est son droit le plus strict de se battre contre une tyrannie, celle du marché, surtout si elle ne dit pas son nom et qu’elle se camoufle sous les jupes de la démocratie. A une violence s’oppose nécessairement une violence. La non-violence ne peut être efficace que dans certaines conditions, qui ne sont plus réunies. Elle suppose que toutes les parties en présence, opinion publique inclue, partagent un socle commun de valeurs morales et quelles soient capables d’empathie mutuelle. En effet, on ne peut s’émouvoir de la disproportion d’une riposte des forces de l’ordre envers des manifestants, si l’on ne se reconnait pas un minimum dans leur combat. L’individualisme ayant fait des ravages je ne suis pas sûr que les coups de matraques reçus par des écologistes suscitent beaucoup d’indignation chez les paysans bretons ; ni même que des grévistes CGT malmenés par les forces de l’ordre chargées d’évacuer un piquet de grève, ne soulèvent un tollé général chez les petits commerçants. Je suis encore plus dubitatif sur la compassion que peuvent éprouver les patrons du CAC 40 face aux problèmes de fins de mois de leurs salariés ou vis à vis des millions de chômeurs et de précaires dont ils ont fait la variable d’ajustement de leurs profits. Par ailleurs la non-violence doit traduire un choix. Cela implique la possibilité d’un choix différent - celui de la violence - susceptible d’être mis en œuvre avec succès. Cela signifie que ne peut-être qualifié de non-violence au sens politique du terme, une attitude qui consisterait pour une personne ou un groupe faible, à prendre des coups sans y répondre, alors qu’elle n’a pas le potentiel pour le faire. L’effet dissuasif de toute intimidation, implique l’existence effective d’une menace à l’encontre de celui sur lequel elle s’exerce. Dans un mouvement de protestation populaire cette menace est contenue intrinsèquement dans la potentielle brutalité d’une foule en colère. L’annihilation de l’idée même de la violence chez les individus qui la composent, par l’éducation, par l’injonction morale ou par la propagande, rend ces foules aussi inoffensives pour les pouvoirs auxquels elles se confrontent, qu’un troupeau de moutons bêlant. Et voilà le seul risque qui pesait sur l’absolutisme des groupes dominants, et qui pouvait faire basculer certaines fois les rapports de force, extirpé de l’esprit même des masses populaires. Les puissants ayant à leur disposition des armes de dissuasion massive - licenciements, précarité, mise en compétition, déclassement social, pauvreté – n’hésitent pas eux, à s’en servir. Leur emprise sur la société se voit de fait encore affermie par le désarmement unilatéral auquel a consenti le peuple.
Ainsi le “dialogue social”, à quelque niveau qu’il s’exerce, se résume dans les faits à quelques rounds de négociations qui lui confèrent une apparence de démocratie, et à l’issue desquels la volonté des puissants se trouve légitimée par l’accord complice de quelques organisations dont la collaboration institutionnalisée est devenue l’ultime raison d’être.
La grève qui est la seule arme que l’on concède encore du bout des lèvres aux travailleurs, et qui fut un temps la solution non-violente par excellente, est elle aussi de plus en plus décriée. Pourtant Il est seulement question de cesser le travail, et d’attendre que le patron veuille bien se préoccuper de notre sort. Malgré cela, elle est jugée de nos jours comme une violence faite aux usagers pris en otages, à ceux qui courageux veulent continuer à travailler, aux entreprises déjà mises à mal par une compétitivité désavantageuse, au dialogue social qui se trouve rompu, etc. Pour mieux la disqualifier on cherche à la rendre illégitime et surtout inefficace. Combien de mouvement de grève que les patrons laissent pourrir, en s’enfermant dans la certitude que confère le pouvoir ou en l’ignorant, répondant au désespoir par une arrogance muette.

Nous le sentons bien, plus grand monde n’est dupe de cette tragicomédie dans laquelle on nous réduit au rôle du chœur antique docile, acclamant tous les cinq ans les “nouveaux” héros qui entrent sur scène pour nous conter toujours et encore la même histoire des lendemains qui chanteront un jour. Comment sortir de ce rôle. Cela ne sera pas aisé. Nous même nous sommes attachés à nos bancs, par confort, par lassitude, par résignation. La première des priorités est donc de nous libérer des chaines que nous avons aidé à forger.
La plus forte des emprise, est celle morale des fausses évidences. Celle qui nous intéresse aujourd’hui est celle qui soutient avec la force d’une incantation, que toute violence est à bannir et à condamner à priori et sans autre forme de rigueur intellectuelle. Qui a intérêt avant tout à propager cette idée ?
Celui qui détient le monopole de la violence légitime, pour le bien du plus grand nombre nous assure-t-il. Le peuple convaincu qu’il n’a ni le droit, ni même le devoir de se révolter (la constitution de 1793 dans son article 35 déclarait pourtant : “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs”), chacun continuera sagement à pester dans son coin.
L’élite médiatique, politique, et industrielle, tout ceux qui ont intérêt au statut-quo aussi, se font un devoir de condamner fermement toute atteinte “à l’intégrité physique des personnes” classant dans cette catégorie tout chahut qu’aurait eu à subir un des siens. Méfiante elle doit se dire : “tout de même un jour, ils vont finir par s’en apercevoir que dans le partage des richesses on se gave un peu tout de même”. Alors évidement, pour se protéger de toute brutalité (qui sait dont ils sont capables ces sauvages) la fine fleur a tout intérêt à diffuser l’idée que décidément il n’est ni convenable, ni moral de bousculer son prochain, même s’il l’a bien cherché, et de nous rappeler que les plus sages tendent l’autre joue quand on leur fait des misères.
Mais le peuple lui qu’a-t-il à tirer de cette injonction morale, qui dispose que la violence n’est jamais une solution. Cela le mettra-t-il à l’abri des agressions ? Non par contre il ne saura plus y faire face. Cela le protège-t-il de la violence du système libéral, de la violence de la compétition de tous contre tous ? Non au contraire cela l’expose encore plus, car il renonce au seul moyen de défense efficace qui est à sa disposition.
La société apaisée n’est pas encore advenue, attendons donc d’en voir les premiers signes pour déposer nos dernières armes.
Une fois libérés de cet à priori moral, qui n’a d’autre objet que de protéger ceux qui demain pourrait avoir à subir une juste colère, le futur s’ouvre enfin sur d’autres horizons. Il ne s’agit pas de se mettre à taper sur le premier qui nous a regardé de travers, même si dans certaines cités c’est ainsi que cela fonctionne. Il ne s’agit pas non plus d’organiser dès demain la prochaine révolution, nous risquerions de nous sentir un peu seul dans la rue. Ni de déclencher une guerre civile. Il s’agit plutôt de rendre un peu de dignité à ceux qui l’on perdue sur le champ de bataille économique. Il s’agit de démonter et de dénoncer le stratagème qui brandit le tabou de la violence comme un écran, dissimulant d’autres violences moins spectaculaires mais souvent plus fortes dans leurs effets. Il s’agit de pouvoir répondre “oui” à la question “Approuvez-vous le comportement des salariés d’Air France vis à vis de leur Direction ? ”. Pour que la peur change de camp, pour que le sentiment d’impunité de ceux qui dirigent ce système funeste ne soit plus de mise. Qu’ils sachent qu’au delà des chiffres des gens souffrent, et que cette souffrance peut un jour se retourner contre eux. La démocratie doit protéger les plus faibles pas les plus puissants. Quand tel est le cas, il faut combattre contre ceux qui sapent ses fondements. Plus personne ne devrait pouvoir fuir ses responsabilités sous le seul prétexte qu’il n’est qu’un simple maillon d’un rouage qui le dépasse. Quand le lait sur un feu trop fort déborde il ne sert à rien de pester contre la nature du lait ou contre les lois de la physique, il faut juste baisser le feu. Les “débordements” auxquels nous assistons devraient en premier lieu interroger notre gouvernement sur sa propre capacité à régler la température sociale. Mais non, avec toute l’arrogance et le cynisme des puissants, on envoie les forces de l’ordre cueillir les salariés au petit matin comme de vulgaires délinquants.

L’idée de départ était de réfléchir à la place de la violence dans un pays démocratique qui se heurte à des impasses politiques.
Je dois l’avouer, je n’ai pas trouvé de réponse qui me satisfasse complètement. La non-violence a trouvé ses limites. La violence garde un goût d’interdit difficile à faire passer. L’emprise politique et économique qu’exerce l’oligarchie dominante est factuelle et sa violence ne peut être niée. Il est légitime en réponse se donner les moyens de la combattre et donc je ne pense pas qu’il faille écarter à priori toute action violente pour luter contre un ordre établi qui cherche avant tout à se perpétuer. Néanmoins, il n’est donc pas question de reconstruire les barricades. Encore moins de renouer avec les méthodes d’Action Directe ou des Brigades rouges. Il s’agit juste bousculer les idées reçues et ce monde policé où les responsables de nos affections s’exaspèrent de nous voir éternuer trop bruyamment. Il est nécessaire de lever les à priori moraux qui condamne à priori et sans appel l’expression violente du sentiment d’injustice. Le droit à la “juste colère” doit-être rendu aux hommes et ne plus être l’apanage des dieux, des héros romanesques, ou des puissants qui ont les moyens de rémunérer un bon avocat.
Quand les boulons volaient dans les ateliers en grève, quand les travailleurs s’intéressaient aussi aux pavés et pas seulement à la plage, avant que les manifestations mouvementés du 1er mai ne deviennent le rendez-vous ringard de quelques anciens combattants chenus, la légitimé de ces actions était rarement posée. Il n’était pas question alors d’organiser des actions violentes, mais au hasard des confrontations elle pouvaient advenir, et c’est à cette mesure que le pouvoir jugeait de la colère mais aussi de la détermination du peuple. C’était la lutte. Une façon de faire vivre une autre démocratie. Celle qui reconnait au peuple le droit absolu d’exprimer sa colère, quitte à lui demander ensuite des comptes. Celle qui oblige les gouvernants à un exercice du pouvoir équilibré. Celle d’un peuple souverain qui seul donne sa légitimité à ceux là même qui entendent mater ses emportements. Notre démocratie s’est constituée à l’issue de certains de ces débordements. Le pouvoir se doit de les considérer avec respect, sans arrogance sous peine de sombrer dans l’autoritarisme contre lequel elle s’opposait. Si cette violence est souvent le signe d’une désespérance, elle est surtout la conséquence d’un échec de la démocratie véritable, celle qui laisse ouvert le champ des possibles.

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