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Le peuple, oui mais lequel ?

mardi 25 mars 2014, par Sausausau


Avez vous remarqué combien le peuple est à l’honneur en ces temps troublés. Qu’il se révolte comme en Tunisie, en Egypte, en Libye, ou plus récemment en Ukraine. Qu’il revendique, qu’il râle, qu’il vote, qu’il s’indigne, qu’il désespère, qu’il se renfrogne, qu’il se lasse, ou qu’il s’abstienne, il est au coeur de toutes les attentions. Certains s’en réclament, d’autres le craignent, d’aucuns le conspuent, les plus curieux le scrutent, et tous - ou presque - lui accordent une légitimité souveraine indiscutable. Mais peu interrogent cette notion de peuple. Elle nous semble tellement évidente mais l’est-elle vraiment ? Je vous propose d’y réfléchir ensemble.

Lors des révolutions sus-citées, le peuple qui s’est révolté s’est constitué avant tout en opposition ponctuelle contre un régime, chacune des parties y prenant part entendant bien soumettre l’autre, le calme revenu. Ainsi la liberté guidant le peuple reste avant tout une belle allégorie, les dessins révolutionnaires étant souvent moins avouables.
Le peuple c’est selon certaines définitions, un ensemble de personnes qui fait société sur un territoire donné et qui partage une langue, une culture, des traditions.
Les mouvements de population aidant, ceci est de moins en moins vrai. L’assimilation ne fait plus recette et le communautarisme a de beaux jours devant lui. Donc cette définition est de moins en moins opérante.
Le peuple défini aussi l’ensemble des citoyens.
Faire société demande un ensemble de règles, donc des institutions. Dans de nombreux pays occidentaux la démocratie fonde ces institutions. Elle instaure un « …gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Cette phrase est tirée de l’article deux de notre constitution. Voyons à quels peuples elle renvoie.
- « Gouvernement du peuple… » : c’est ceux sur qui va s’exercer l’autorité. Grammaticalement ils constituent le complément d’objet indirect.
« …par le peuple… » cette partie de la phrase renvoie à ceux qui ont la charge réelle du gouvernement, à ceux qui seront les sujets - au sens grammatical - de l’action de gouverner. Le même mot renvoie donc déjà à deux réalités différentes, celui de gouvernant et celui de gouverné, tous pouvant prétendre néanmoins à être l’un et l’autre. Ainsi, même si le peuple subit une autorité, c’est un assujettissement volontaire à ceux qui, issus du peuple, auront la charge d’organiser la société dans laquelle ils vivent. Il y là transfert de souveraineté du premier peuple au deuxième.
« …pour le peuple. » Il s’agit là encore une fois de ceux sur qui va s’exercer le pouvoir, mais la préposition « pour » introduit un but. Ce peuple là va être celui pour qui on organise la société, ceux qui vont bénéficier de cette organisation, le but ultime de celle-ci. On le voit bien, le même signifié renvoie à plusieurs significations différentes. Le démocrate admet avec Rousseau qu’il faut abandonner une part de notre liberté individuelle et donc de notre souveraineté, mais que nous la retrouvons aussitôt dans « …la liberté sociale définie comme la jouissance de droits garantis par la loi qu’on s’est soi-même donnée. ». Cependant, il faudrait être d’une naïveté extrême ou être habité d’une foi démocratique aveugle pour nier que c’est aujourd’hui un gouffre qui sépare ceux qui font les lois et ceux qui élisent ces derniers. Selon moi, l’amalgame entre gouvernant et gouvernés sous le vocable de peuple, est surtout sémantique et vise à dépasser la contradiction initiale posée par Rousseau dans l’introduction au « Contrat social » en ces termes : « Trouver une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. »
Le peuple apparaît de plus en plus comme l’alibi, d’une démocratie en déshérence, qui dissimule son inanité derrière le spectacle affligeant d’élections sans espoir de changement. Comment aujourd’hui peut-il prétendre exercer une souveraineté libre et comment nos gouvernants peuvent-ils soutenir être légitimes à la représenter ? Au regard des textes qui organisent notre société ils le sont, mais que reste-t-il de l’esprit de la constitution qui est censée les fonder. Juste l’enfumage que constituent les élections ? C’est vite oublier que les décisions prises par nos dirigeants n’obéissent même plus au programme politique qu’ils affichent mais avant tout aux diktats de la concurrence libre et non faussée, aux injonctions de l’Europe et des marchés. Tout cela malgré le non franc et massif des Français aux traités qui organise le système, et avec en prime l’ignorance arrogante et complice de la classe politique face à ce déni de démocratie. Il y a ici deux mondes, et au moins trois peuples. Celui des gouvernants et des gouvernés et chez ces derniers ceux qui votent car ils bénéficient d’un système dont ils souhaitent qu’il perdure, ceux qui veulent continuer à croire à leur pouvoir de décision, et ceux qui s’y refusant sont condamnés par là même à y renoncer. Quelle alternative dérisoire qui nous conduit à devoir choisir entre continuer à faire semblant de choisir ou abandonner tout espoir de pouvoir choisir.
Pour qu’un choix soit possible il faut que plusieurs alternatives se présentent comme susceptibles de résoudre un problème donné, et que deux au moins puissent rassembler une majorité de suffrages. Sinon il ne s’agit plus de choisir un projet politique mais de désigner un chef, autant instaurer un tour de rôle. En matière économique - qui est celle dont dépendent presque toutes les autres - il n’y a plus aujourd’hui qu’une seule vision défendue par les deux partis majoritaires, même s’ils s’en défendent et s’ils continuent à entretenir un désaccord de façade. La ligne de partage économique qui traçait la frontière entre la droite et la gauche s’est dissoute avec le ralliement de Hollande à la sociale démocratie. Bravo se réjouiront certains. C’est enfin le règne du réalisme, la fin des utopies. Soit, mais alors que reste-t-il à la souveraineté populaire ? Les choix dits sociétaux, eux-mêmes dictés par l’intelligentsia qui stigmatise ceux ringards et réactionnaires des moins cultivés ? Un peu court vous l’avouerez comme programme politique et démocratique. On entretient une illusion démocratique comme on entretient la notion de peuple. Comme pour mettre tout le monde dans la même galère alors que si la mer est mauvaise pour tous, certains voyagent tout de même en paquebot de luxe.
Il faut s’y résigner rien n’est plus disparate que le peuple. Il en a toujours été ainsi et tant que l’échange marchand organisera notre vie il en sera toujours ainsi. Plus de guerres pour édifier et affermir l’idée de nation, plus de traditions et de religions pour la conforter, trop de communautés disparates pour s’y reconnaitre. L’idée qu’une langue - de surcroît bien malmenée, que le partage d’un espace défini et qu’un droit à exprimer un choix lors d’élections, puissent suffire à donner le sentiment d’un destin commun à des gens qui d’ailleurs ne le souhaitent peut-être même plus, me semble un peu simpliste. Le seul trait d’union entre les peuples de France aujourd’hui, c’est leur mécontentement, lequel s’alimente évidement à des attentes non seulement différentes mais le plus souvent antagonistes. Chacun aspire à vivre mieux mais cela se fait souvent au détriment d’un autre, puisqu’il s’agit d’un partage de la richesse nationale. Il faut donc que le souci de justice assure ce partage. Mais je ne convoque pas ici la justice utilitariste. Celle-ci on le sait, tend à augmenter la part des plus riches afin de leur donner l’opportunité de s’enrichir un peu plus et par incidence espérons-le, de créer les emplois, lesquels permettront à certains de vivoter le temps d’une mission d’intérim, d’un CDD, ou soyons fous d’un CDI. Non il faut revenir à une justice qui mette fin aux excès. Une justice visant moins de disparité. Si certains manquent ce n’est pas faute d’avoir produit suffisamment, c’est que d’autres ont trop ! Chercher à toujours grossir le gâteau pour que les miettes puissent nourrir les pauvres de plus en plus nombreux, a démontré par l’absurde son inefficacité sociale, mais en plus nous mène à l’épuisement des ressources.
Mais je m’éloigne de l’objectif que je m’étais fixé de réfléchir à la notion de peuple. Revenons y. Les occasions de faire peuple, de voir dans son voisin son prochain, je l’ai dit, se font rares. La crise économique en est une, qui donne à nos gouvernants le rôle du capitaine dans la tempête et aux Français celui des infortunés passagers partageant le même funeste sort. Pour autant ce n’est pas dans ces circonstances que s’exercent au mieux les solidarités. On doit surtout à la littérature les histoires de héros altruistes. Le dernier naufrage qui a fait l’actualité a mis en lumière la couardise du capitaine et permis d’énoncer la nouvelle règle qui prévaut dans ces cas là « Ma femme, mes enfants et moi d’abord » et encore je ne suis pas certain de l’ordre. L’individualisme fait des ravages, sur le paquebot France il en va de même. Les plus riches, comme sur le Titanic, sautent les premiers dans les chaloupes et quittent le navire, partant se mettre à l’abri des tempêtes fiscales, tout en espérant rencontrer dans leur périple des autochtones dociles et corvéables qu’ils pourront exploiter. Ceux qui ne sont pas encore partis organisent la vente des places sur les chaloupes, aidés en cela par les hommes d’équipage qu’ils ont soudoyés, et par une assistante chargée de faire le décompte du nombre de vies sauvées. Les passagers de deuxième râlent contre le service et exigent le remboursement de leur voyage. Quant à la troisième classe, une partie s’est emparée du bar, et bien trop occupée pour s’apercevoir que le bateau coule, elle vend aux autres l’alcool dans lequel ils noient leur désespoir. Certains d’entre eux ont bien tenté de convaincre le plus grand nombre de monter à l’assaut des chaloupes pour organiser le sauvetage avec plus de justice, mais les palabres furent interminables et finalement les volontaires trop esseulés se résignèrent à la cuite finale. Sur le pont d’embarquement le capitaine et ses seconds assurent face aux camescopes de quelques passagers curieux, que le cap est le bon, que la tempête va bien finir par cesser, et que la prise d’eau sera bientôt colmatée. Quelques passagers de seconde, se targuant d’avoir une bonne connaissance des choses maritimes - certains affirment même avoir vendu des manilles - discutent qui du prix des places sur les canots de sauvetage, qui de l’absence inexpliquée de ces éoliennes sur la carte informatique, qui de l’importance des dégâts, mais tous s’accordent à dire que cet incident ne doit surtout pas les conduire sur d’autres voies que celle tracée à tout jamais par les plus grands experts internationaux.
Voilà une caricature bien sombre du peuple français, elle sert, vous l’aurez compris, à illustrer que ce qui nous sépare est bien souvent plus profond que ce qui nous unit et que l’adversité n’apporte rien de bon à la solidarité.
Faut-il pour autant s’en satisfaire. Non bien évidement, mais pour résoudre un problème il faut le poser dans sa réalité telle qu’elle se présente à nous. Le peuple français est pluriel. L’intérêt général n’apparaît jamais évidement. Il diffère souvent de l’intérêt des puissants, parfois de celui du plus grand nombre. Il change toujours selon le point de vue et par conséquent répond nécessairement à une vision du monde, à un idéal. C’est à cela que sert la politique, à fixer cet idéal. Que les experts aillent se rhabiller, il n’y a pas de vérité économique. Il y a des politiques économiques qui doivent être au service de telle ou telle vision du monde. La tentative de gestion de l’Europe par des experts intransigeants, et sans autre idéologie que celle d’en être dépourvus, a échoué lamentablement. Entre efficacité, efficience, productivité, justice, égalité, équité, il convient de choisir les priorités, d’annoncer clairement ce choix et de s’y tenir. Vouloir être le président de tous les Français c’est faire un amalgame entre le gouvernement du peuple, qui impose à tous les Français son autorité, et le gouvernement pour le peuple. C’est occulter les divergences d’intérêts. C’est fuir les réalités sociales. C’est renoncer à gouverner pour le peuple, à identifier un but. C’est vouloir exténuer les différences de sort dans une sémantique englobante. C’est célébrer un lien lexical dérisoire, comme pour conjurer l’indifférence généralisée ou pire, la guerre civile. C’est renoncer à choisir son peuple, non pas contre un autre mais malgré l’autre, qui bon gré mal gré devra se soumettre ou partir.

Dissoudre les classes sociales - car c’est bien cela le but de leur négation - dans le grand tout du peuple, c’est vouloir se préserver de la tyrannie des uns sur les autres. La tentative est louable. Mais la solution - si j’ose dire - n’est guère efficace. L’agitation retombée les strates se reforment, dessinant la frontière entre chaque composants selon leur poids respectifs. Le risque de dictature du prolétariat est pour un long moment écarté. Celui des plus riches - que l’on dépersonnalise sous le terme de « marché » pour mieux dissimuler la classe sociale qui le compose - apparaît de plus en plus constitué. Il est temps que le peuple, celui qui pue, qui boit, qui pète, qui fume, qui travaille, qui chôme, qui n’aime pas trop les pédés, ni vraiment les arabes, qui ne lit pas, qui joue au loto, qui regarde TF1, qui parle trop fort, qui conduit trop vite, qui mange n’importe quoi, qui chasse, qui pêche, qui vote FN, les cons quoi, comme les appellent tous les autres, se rendent compte de leur destinée commune - la mouise - et qu’ils se décident enfin à monter à l’assaut des chaloupes au lieu de se laisser enivrer par l’habitude, par le vin, par la potion de Marine, ou par la haine.

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