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Traditions et mariage au pays de Moije

vendredi 14 février 2014, par Sausausau

Mon fils et sa compagne sont favorables au mariage pour tous… mais pas pour eux ! Trêve de plaisanterie. Je m’étais engagé à écrire un plaidoyer pour cette institution conspuée et désuète (au moins chez les hétéros). Il me fallait donc en premier lieu réfléchir aux raisons de sa déconsidération. Je me suis vite trouvé en but à un phénomène plus général : le discrédit des valeurs traditionnelles dans leur ensemble, et j’ai décidé de commencer par là. La réflexion m’a emmenée beaucoup plus loin que je ne l’avais imaginé, portée qu’elle fût par la lecture récente des deux auteurs suivants : Christopher Lash, et Jean-Claude Michéa. Je ne saurais que trop vous recommander la lecture de leurs ouvrages, mais je vous invite auparavant à commencer par mes réflexions, certainement moins abouties, mais néanmoins je l’espère, dignes d’intérêt.

La tradition peut se définir comme un héritage culturel d’une génération à une autre qui aura la charge de l’enrichir et de la transmettre à son tour. Elle suppose une certaine pérennité et l’adhésion des masses. Elle évolue lentement, les anciens se considérant souvent comme les gardiens zélés de son immuabilité. Par sa prétention à dire le bien et le bon, elle sert d’appui à l’action et à la pensée des personnes qui se conforment à ses préceptes. Elle suscite du lien social, renforce la cohésion du groupe, chacun reconnaissant dans son prochain, son semblable qui agit et pense habituellement comme lui. Elle fonde les cultes, les religions, les castes, les classes sociales, les rites. Elle en est aussi le ciment. Elle s’impose parfois violemment à l’individu. Cette notion d’individu nous semble aujourd’hui fondamentale, cependant elle est assez neuve historiquement. En effet, l’individu qui est le composant élémentaire de la société construit sa personnalité propre, en opposition à celle-ci. Son autonomie se gagne généralement au détriment de la cohésion du groupe. Aussi a -t-il mis du temps pour imposer sa prépondérance.
Il existe une tension de fait entre ces deux concepts pourtant inextricablement liés. Comment se traduit-elle historiquement dans nos société occidentales ? Bien entendu, il ne s’agit pas de présenter ici une étude historique précise de cette dissension, mais plutôt de l’illustrer par quelques étapes marquantes de l’évolution sociale. Pour ce faire et pour que la suite de l’exposé soit un peu moins ennuyeux, nous allons donner naissance à un personnage que nous nommerons « Moije » et dont nous confronterons la descendance aux époques que nous aurons choisies.

Voici donc Moije en compagnie des membres de son clan, au fond de leur grotte, réchauffant autour du feu leurs carcasses poilues de chasseurs cueilleurs. C’est un des ancêtres de Moije qui avait, il y a longtemps, involontairement inventé le feu. Alors qu’il poursuivait une de ses congénères d’une assiduité de belle taille, il s’enflamma littéralement, frappé qu’il fut par un coup de foudre bien réel. Depuis lors, le clan veillait à la conservation de la flamme de feu grand-père Moije. Contrairement à ce qui prévaut de nos jours, où la plus petite gloire ancestrale vous sort de l’anonymat et du besoin pour quelques générations, cette flamboyante ascendance ne valait à Moije aucun privilège. Sauf peut-être, celui d’être raillé par ses camarades de chasse sur son caractère enflammé, qu’il devait tenir disaient-ils, de son aïeul. Moije, comme chacun de ses semblables, se pense avant tout comme membre d’un clan, d’un groupe. Aux yeux des siens il est reconnu pour son talent à suivre une piste et comme chaque membre de la tribu, il exerce au mieux ses potentialités, au service du groupe. Il est rare qu’il tire un bénéfice personnel de ses talents. Le seul avantage qu’il pourra espérer obtenir de son aptitude c’est de pouvoir choisir la moins laide des femelles du clan voisin quand la trêve sera conclue. Les qualités mises en avant par les anciens sont celles qui sont utiles au clan. Le courage, la force, la loyauté, la tempérance, la sagesse sont bonnes pour l’homme car elles sont bonnes pour le clan. C’est à ce titre qu’il faut les cultiver et non dans l’idée d’en tirer de la gloire ou de la fierté. L’égoïsme ne s’envisage qu’au niveau du groupe. L’ambition personnelle se traduisant le plus souvent par des confrontations au sein du clan (je veux être chef à la place du chef !) est mal vue. Tout comportement individuel qui vient bousculer l’ordre social, garant de l’unité contre les autres groupes (par exemple, celui qui s’est formé autour de celui qui voulait être chef à la place du chef) est perçu comme dangereux. Cela constitue des défauts que l’on condamne. Ainsi à travers ce que l’on appelle la tradition, se perpétue une idée du bien et du mal, à la seule mesure de ce qui est bon ou mauvais pour le groupe, indépendamment des conséquences indirectes pour ses membres pris individuellement. Cette éthique se perpétuera longtemps à travers le temps et l’espace laissant peu de place à la réalisation personnelle. Il y a bien sûr des exceptions.
Ceux de son clan soupçonnent Moije d’avoir un secret. Il part chasser seul de plus en plus souvent et revient bredouille. Peut-être a-t-il une de ces liaisons interdites avec une de celles qui marche encore penchée, et qui laissent apparaître - quelle honte ! - leurs attributs les plus intimes. Un de ses cousins est chargé de le suivre discrètement dans l’une de ses escapades pour découvrir ce qui distrait Moije de son devoir. Voici donc le cousin caché dans un buisson qui observe Moije venant de s’arrêter dans la clairière. Contre toute attente, Moije sort de son balluchon une boule informe de lianes nouées, et d’un coup de pied, il l’envoie entre deux arbres situés en bordure et espacés d’à peine une toise. Exprimant bruyamment la satisfaction que semble lui procurer son adresse, il pousse des cris et entame une danse frénétique. Puis il courre chercher la boule et se retournant, il l’a renvoie d’un coup de pied entre les arbres. Ceci l’occupe un long moment, jusqu’à la sortie inopinée du cousin qui met fin à cette bizarrerie. C’est d’un air détaché que Moije récupère son projectile et le fourre dans sa besace. Lorsque le cousin cherche à savoir à quel rituel magique il venait d’assister, et de quel sort funeste cela est sensé les protéger, Moije, un peu honteux, lui avoue qu’il poursuit seulement une satisfaction personnelle. Il ajoute qu’en échange de sa discrétion, il pourra lui enseigner cet art, dont il a déjà imaginé une variante qu’ils pourront pratiquer ensemble. Sans le brusquer, ni le contredire formellement, le cousin ramène Moije à la grotte. Le soir, après avoir confié aux femmes de la tribu les pieds de Moije, on les dégustera afin de s’approprier leurs pouvoirs et de les mettre au service d’une cause plus noble qui serve à tous. Moije, sans doute vexé, ne participa pas au banquet.
Tout en suçant les petits os, les anciens expliquerons aux enfants, qu’il ne faut jamais s’écarter du chemin que tracent nos devoirs envers le clan. Surtout pas en gaspillant son énergie dans des rituels individuels. S’ils tolèrent les gribouillages affreux du sorcier qui souille le beau mur blanc de la grotte et ses chants lugubres, qui leur brise les oreilles c’est dans l’espoir d’obtenir l’aide des esprits durant la chasse. Bien entendu, pour que cela fonctionne, le sorcier doit avoir mangé le meilleur morceau de la chasse précédente. Mais bon il est des mérites exceptionnels qu’ils faut savoir récompenser quand ils bénéficient au groupe.
A l’époque, le talent ne sert l’individu qu’indirectement et jamais au delà du raisonnable sauf évidement lorsqu’il y a duperie.
Moije est mort vieux, à 25 ans des suites compliquées de son amputation mal maitrisée. On a permis à ses deux enfants de garder les os des pieds que ces jeunes imbéciles passent leur temps à lancer en l’air et à rattraper.

Quelques milliers d’années plus tard, parmi les descendants de Moije, certains ont été enlevés et emmenés comme esclaves par delà les mers. L’esclavage est une tradition, ancienne. Il procure au groupe qui l’impose, d’énormes avantages. Si l’on s’en tient à la définition que l’on se faisait du bien et du mal, l’esclavage est donc un bien. Pour autant, les rejetons de Moije - que nous nommerons tous sans distinction, Moije car nous avons égaré leur arbre généalogique - ne parviennent pas à la même conclusion. Pour eux qui le subissent, « L’esclavage, c’est pas cool man ». Du coup le bien apparaît comme une notion plus floue, plus relative. Pour que sa définition soit opérante, il faut sans cesse revoir les limites du groupe. En l’occurrence il s’agit ici de nier l’humanité de ceux que l’on souhaite asservir. II convient donc d’exclure les descendants de Moije du groupe humain, et le bien retrouve alors un contour net, précis, et rassurant. La tradition est sauve. Moije va devoir réinventer la sienne à partit de son nouveau statut social d’esclave.
Ainsi va le monde depuis toujours : les groupes se font et se défont autour de clans, de contrées, de couleurs de peau, de religions, définissant autant de traditions, de morales et d’intérêts différents, qui amenés à être confrontés finissent souvent par la guerre des uns contre les autres, le vainqueur imposant le plus souvent, ses vues au vaincu.
Mais revenons à présent à la branche Moije dont la descendance a cru bon de migrer de l’Afrique en Europe et plus précisément à ceux qui ont choisi de poser leur balluchons en France. Le temps pourri et le manque de soleil (ils ont dû débarquer en Bretagne) a atténué considérablement leur bronzage et un jour ils se sont découvert blancs. On ne sait pourquoi, ils allaient en tirer une grande fierté et arborer avec morgue pendant des siècles ce teint, somme toute livide. De là à penser que des fils de Moije ont plus tard, réduits en esclavage des fils de Moije, parce qu’ils ne se sont pas reconnus, allez savoir.
Mais voyons quelle est l’existence d’un de ces Moije qui au 18 ème siècle était paysan en France.
On allait appeler cette période, siècle des lumières. Les seules lumières qui pourtant parviennent jusqu’à Moije sont celle du soleil, des étoiles, et du feu dans l’âtre. Quoique en disent certains, qui se pensent toujours plus malins que lui parce qu’ils savent lire, lui voit bien que le soleil tourne autour de son champ, alors que ce dernier est toujours d’une immobilité jamais prise en défaut. La terre qui tourne, quelle foutaise ! Les choses que Dieu a faites, ils les a bien faites. Vous vous imaginez pris dans ce tourbillon infernal. Bon il est vrai, que dans le secret de sa conscience Moije n’est pas toujours satisfait des décisions divines. Il lui arrive de maudire le Ciel, pour le sort qu’il lui a réservé. La tâche est dure, les récoltes souvent mauvaises, les fermiers généraux toujours cupides, son épouse acariâtre, ses enfants trop nombreux à nourrir et trop faibles pour l’aider efficacement. Mais bon, à chacun son destin dit Monsieur le curé, les derniers seront les premiers au paradis et chacun doit mener au mieux la tâche que Dieu lui a confiée. Le Roi règne, la noblesse sert le Roi, le curé s’occupe de nos âmes, le marchand commerce et s’enrichi, l’artisan fabrique ; et s’il reste quelque chose après que Moije ait nourri tout ce beau monde, il peut espérer ne pas de mourir de faim. Au diable les recommandations de son père, ses tricheries mesquines, ses reblochonades. Il s’en disait fier, mais il les confessait au curé. Elles ne lui ont pas permis de durer plus longtemps que le pépé. Ils sont morts tous deux à 40 ans. Moije sent déjà la fatigue le ronger. Il ne veux pas finir comme eux. Il n’a plus envie de perpétuer l’espèce du paysan servile et corvéable. Ce n’est pas faire injure à Dieu que de vouloir manger à sa fin. Le curé est bien gras lui !
A non décidément cela ne peut plus durer ! Demain il plantera sa fourche dans le cul du fermier général, et il ne lui donnera rien ! Pas un grain, pas une poule.
Nous assistons là aux prémisses d’une révolte légitime sur laquelle s’appuiera la bourgeoisie et certains nobles dits éclairés pour renverser l’ordre établi et affermi par des siècles de traditions. Certains agiront par souci de justice, beaucoup pour être chefs à la place du chef, les paysans y gagneront un peu de terre à eux, sur laquelle ils continuerons à user leur carcasse jusqu’à ce que mort s’en suive et une tradition bourgeoise singeant celle des nobles se mettra lentement en place pour de longues décennies.
Il ressort pourtant de tout ce chambardement une idée forte, l’individu en tant de tel a des devoirs mais aussi des droits, que la société se doit de garantir. Il n’est plus seulement le matériau primaire de la société, il en devient le composant premier.
Ce bouleversement de la pensée permettra l’évolution du modèle social, jusqu’ici organisé économiquement autour de la paysannerie, d’un secteur artisanal codifié mais sclérosant, et d’une bourgeoisie commerçante. Cette évolution débouchera sur une révolution industrielle qui va conforter la prépondérance de la bourgeoisie qui détient le capital, et conduire à la prolétarisation de nombreux paysans.
Pour sa part, le jour venu, Moije va essayer de planter sa fourche dans le cul du percepteur, qui mal avisé fait volte face et c’est sa bedaine que la fourche vient percer. Moije est aussitôt abattu par les sbires du percepteur, sans autre forme de procès. Déjà à l’époque on ne plaisantait pas avec le fisc.

Déroulons un peu le fil du temps, et arrêtons nous à ce mois de mai 1968, à l’instant précis ou un fils Moije, en révolte contre le système, reçoit sur sa tête de jeune étudiant chevelu, la dure semonce d’un gardien casqué dudit système.
Le Moije sur qui porte maintenant notre attention est l’ainé de trois enfants d’une famille bourgeoise parisienne qui occupe un bel appartement dans un immeuble haussmannien du 16ème. Il poursuit des études de lettres mais se laisse souvent distancer par elles, ne sachant pas trop encore à quel métier elles le conduiront. En revanche, comme tout ses jeunes camarades, il est certain d’une chose : il faut que cela change ! Marre de ces mandarins infatués et imbus de leurs connaissances qui imposent leur vision étriquée de la société à travers des programmes d’un autre âge ; imposons les nôtres ! Assez de ces jurys, de ces examens réducteurs tout le monde a le droit de réussir ses études ! Stop à ces conventions bourgeoises, puritaines et frustrantes qui brident notre sexualité ; on veut jouir sans entraves ! Halte à la société bourgeoise capitaliste et consumériste, synonyme d’injustice et d’aliénation ; vive la révolution ! Moije et ses camarades, se voient investis par des assemblées générales qui entendent réinventer le monde, du devoir d’émanciper les masses laborieuses du joug de la société capitaliste. Ils haranguent les ouvriers sur leur condition d’hommes aliénés par un travail dont il ne tire même pas la juste part et les entraînent dans une grève générale qui durera presqu’un mois.
La révolte de mai 1968 met ainsi fin à des siècles d’assujettissement de l’individu par la famille, la tradition, la religion, la patrie et lui propose de construire un nouveau monde sur la base d’une idéologie Marxisante qui finira elle aussi au musée des horreurs du passé.
Le temps pour la bosse de Moije de disparaître, et les accords de Grenelle prévoyant une augmentation substantielle de l’ensemble des salaires, mettront fin à la chienlit. Les travailleurs retourneront à l’usine, la droite conservera le pouvoir encore 13 ans et la société capitaliste consumériste, affermira puis étendra son emprise, mondialement, à tous les domaines de l’activité humaine. Pourtant, conformément aux aspirations de Moije, un changement fondamental aura eu lieu. La bourgeoisie qui depuis la révolution est perçue comme la gardienne de l’ordre social établi, et dont les autres classes sociales envient et singent le mode de vie, voit ses valeurs ébranlées. Sous les effets conjugués de différents facteurs, la tradition bourgeoise se sabordera et finira de sombrer dans la tourmente, condamnant ses derniers partisans à l’ostracisme et à la ringardise.
Désignons quelques responsables de ce naufrage :
- le progrès qui, imposant ses propres injonctions morales ou sociétales, se doit de faire table rase du passé ;
- le marché qui prétend substituer les traditions par des modes éphémères mais plus rentables ;
- la sécularisation, qui en termes utilitaristes, estime que Dieu n’a plus vraiment de raisons d’être ;
- les nouveaux riches venant d’autre horizon sociaux, qui intègrent avec leur propres valeurs, cette classe sociale jusqu’alors assez figée.
Les seules traditions bourgeoises qui seront sauvées de la perdition, plus dans la forme que dans le fond, auront dû embarquer sur la chaloupe du commerce. Je pense à Noël ou encore à la fête des mères. Ainsi la tradition prend-elle souvent l’allure d’une vieille tapineuse qui entend donner le change en paradant sous le maquillage outrancier de la fête consumériste. La tradition qui prétendait, parfois violemment, dire le bien, le beau, le bon, le vrai, la valeur, la vertu, définissant ainsi selon la formule d’Orwels « la décence commune », ne suscitera bientôt que mépris et devra laisser place aux opinions personnelles, encadrées - parce qu’il le faut bien tout de même quand elles sont publiques - par la bien-pensance édictée par l’élite. Voici donc notre jeune Moije, sortant de la fac avec un beau diplôme de lettres appliquées, accordé il est vrai, avec beaucoup d’indulgence de la part du jury eu égard aux évènements, et entièrement tourné vers sa propre réalisation, son propre bonheur, qu’il va devoir construire et réinventer. La seule injonction sociale qui soit admise étant « soit heureux, soi toi même ». Plus de mode d’emploi, la notice sera à chercher sur internet lorsqu’on l’aura inventé.

Fort de cette nouvelle donne, Moije intègre une entreprise de publicité, il s’y construit une bonne situation, se met en ménage (Le mariage ? Quelle institution ringarde ! ) avec une jolie collègue et cinq ans après les voilà installés avec leurs deux enfants dans un petit pavillon de la proche banlieue parisienne. Rien de bien différent somme toute, de la vie que menaient ses parents, sauf qu’eux semblaient heureux.

Pour comprendre les sources de l’insatisfaction de Moije, nous ferons appel à Christopher Lash, et nous nous référerons à son livre : « La culture du narcissisme ».
Que nous dit cet Américain qui dans les années 60 s’intéresse à l’autonomisation et au repli sur soi, de la société nord américaine dans laquelle il vit. Partant du constat qu’il n’y a pas de rupture franche entre la normalité et le pathologique - la folie n’étant que la forme extrême d’un comportement insolite - et reprenant l’idée de Durkeim selon laquelle, l’individu est un produit de la société, Il soutient la thèse que les affections individuelles peuvent être considérées comme l’expression de la culture de ces sociétés. En des termes plus explicites : les névroses des individus sont le reflet du monde dans lequel il évolue.
Selon lui, l’égoïsme dont nous faisons preuve de nos jours n’est ni nouveau, ni condamnable en soi. C’est lorsqu’il devient excessif qu’il doit-être proscrit. L’homme est par nature égoïste, il cherche à se préserver, c’est ce souci qui l’a conduit à coopérer avec son prochain et à se regrouper en sociétés , elles-même égoïstes car cherchant à préserver leurs membres. L’intérêt général - bien que souvent confondu avec celui des plus puissants du groupe - ne fait pas alors débat et il définit le but à poursuivre par tous. La dislocation de ces sociétés, conséquence de l’autonomie que prend l’individu par rapport à ces dernières, engendre un vide existentiel. Un nouvel individu est consacré, libre de toute contrainte formelle, décidant seul selon ses inclinaisons, de son mode de vie, de ses principes, de ses attachements, de ses solidarités. Cette liberté venant en bute à celle des autres, oblige néanmoins à une tolérance absolue, seule garantie contre la guerre de tous contre tous, mais qui le plus souvent conduit à se désintéresser de l’autre, à l’ignorer, et renferme chacun sur lui même. De plus si tout se vaut, plus rien ne vaut. Si tout est vérité, il n’y a plus de vérité que relative. Cet homme nouveau que la société moderne a enfanté, entièrement tourné vers sa propre réalisation, sans contrainte autre que matérielle, s’attarde ainsi dans le narcissisme du jeune enfant. Le monde est perçu par ce dernier comme circonscrit à ses propres besoins, aussitôt satisfaits par une mère attentive au moindre de ses cris. Cela fait naître chez l’enfant un sentiment de puissance infondé. C’est en prenant conscience de la réalité effective du monde et de la portée très limité de sa volonté, que l’enfant s’émancipe petit à petit, en élargissant son point de vue, en s’ouvrant à d’autres personnes, et qu’il se débarrasse de son narcissisme primaire. La société nouvelle ne permet plus à l’homme de s’en défaire. Au contraire le consumérisme et ses zélateurs encourage ce type de comportement et façonne des narcissiques pathologiques recroquevillés sur leur moi enfantin en leur proposant l’objet, le voyage, le régime, la thérapie, qui va les remettre sur le chemin du bonheur. Mais combien est paradoxale cette injonction au bonheur par la société de consommation, au regard des frustrations que cette dernière engendre. La cause de notre mal-être se voyant alors proposée comme remède à ce mal-être.

Mais revenons à Moije qui scrute incessamment le fond de son nombril, là où lui a-t-on dit, se trouve le bonheur. Il cherche à construire ce nouveau Moi, sous l’influence d’un narcissisme hypertrophié par les sollicitations sociales. Son Surmoi, ne l’aidera pas beaucoup à résister. Par contre, ce dernier débarrassé des interdits anciens se montrera d’autant plus sévère et exigeant - comme on l’est avec ceux qui disposent de nombreux atouts pour réussir - et le mettra sans cesse face à ses frustrations et les lui présentant comme autant d’échecs dans sa quête du Graal. Moije sent bien que cela devient compliqué voyons quelle aide ses semblables lui proposent.
« Allongez-vous sur le divan et détendez-vous . Alors le monde est terrible, trop compliqué, Il faut le changer ? Mais n’y pensez même pas ! Tenez prenez ces lunettes elles vous protégerons du soleil mais aussi des regards hostiles. Mettez aussi ce casque dernier cri, un son du tonnerre, et vous n’entendrez plus les autres. Non ne souriez pas cela pourrait être mal interprété. Voilà on est pas bien à l’abri dans sa bulle ? Un peu seul ?
Ce n’est pas grave vous allez bientôt retrouver vos collègues de travail.
Beaucoup d’arrivistes, tous des concurrents, dites-vous, prêts à vous marcher dessus pour réussir, pour garder leur job. Dans ce cas il faut être meilleurs qu’eux nous vous donnerons l’adresse d’une excellente école de formation pour cadres qui vous permettra d’être au top. Mais pour autant, il ne faut pas voir des ennemis partout, il faut savoir se remettre en question. Vous même n’êtes-vous pas trop indifférent à leur égard, ou par trop envieux ? Vous savez, il est important d’avoir une vie sociale riche, ne serait-ce que pour étoffer son réseau. Mais non, ils ne vous rejettent pas, ils vous craignent c’est tout. Il faut travailler un peu votre image, prendre soin de vous, décompresser, faire un peu de sport, cela donne une image positive lorsque l’on prend soin de son capital santé. C’est important de susciter l’admiration, c’est bon pour l’égo. Nous avons un bon copain coach qui se fera un plaisir de vous aider. Cela dit, ce qui compte surtout c’est l’admiration des proches. Votre femme vous aime, assurément ? Si vous voulez qu’elle vous admire soyez vous même, mais point trop n’en faut. Bannissez les comportement machistes, soyez attentifs à ses désirs, mais aussi à son espace de liberté, aimant mais pas possessif, évitez de faire preuve de jalousie, mais n’affichez pas trop de détachement, faites confiance à votre instinct de commercial pour gérer cela, mais n’oubliez pas, cela reste une relation amoureuse. Par contre ne mettez pas la barre trop haut. Plus ses attentes serons fortes plus vos écarts la décevront. Et si vous n’y arrivez pas, voici les coordonnées d’une conseillère conjugale.
En tout état de cause, vos enfants eux vous admirent, j’en suis certain. Les enfants admirent toujours leur parents. Pas les vôtres dites-vous ? Pourtant Ils sont l’objets de toutes vos attentions, vous cédez rapidement à toutes leurs demandes, à beaucoup de leurs caprices, vous appliquez à la lettre les directives de Mme Dolto et de ses nombreux disciples, vous ne levez jamais la main sur eux, vous essayez d’être des parents irréprochables, modernes.
Ah oui, je vois. Vous êtes allé un peu trop loin. Sans doute votre ténacité à vous accomplir dans votre rôle de parent, a contribué à cultiver un peu trop leur tendance narcissique. Ils sont donc difficiles à satisfaire, rétifs à l’autorité que vous n’incarnez d’ailleurs pas à leurs yeux. L’écart entre leur fantasme de parents omnipotents et omniscients et vos limites ne cessera pas de se creuser et fera naître chez eux beaucoup de frustration. Ils deviendront des narcissiques pathologiques. Il vous faut réagir et les confier au plus tôt à un de nos amis psychologue qui les aidera à se reconstruire. Allez ce n’est pas si grave, c’est bien connu, les enfants sont tous des ingrats !
L’essentiel après tout c’est l’opinion que l’on a soi-même sur soi.
Il faut cultiver toutes vos potentialités. Cherchez bien, il existe certainement un domaine où vous excellez ; ne renoncez pas dès vos premiers échecs, persévérez. Si vraiment vous ne parvenez pas à éveiller le moindre don en vous, alors cultivez de nombreux hobby comme autant de passions, certaines finirons bien par le devenir, ou pas… Mais ne craignez pas de passer pour un dilettante, tout vaut mieux que l’inactivité contemplative. A moins bien sûr que vous présentiez cela comme un travail sur soi. Pour que cela soi crédible le mieux c’est de faire appel à un analyste. C’est bien l’analyse, cela vous pose un homme socialement ; en premier lieu par son caractère coûteux, cela vous situe financièrement, autant qu’une belle voiture, et puis quelqu’un qui prend le temps de s’arrêter dans ce monde frénétique, pour mettre en pratique la devise de Platon : « connais toi, toi même » c’est un gage de maturité, cela souligne votre recherche de perfectionnisme, de sagesse. Quelqu’un visant la plénitude est forcement admirable ; prenez les moines bouddhistes, il leur suffit d’afficher un sourire béat, limite niais, et d’agiter une crécelle pour obtenir le respect et la sympathie de tous. Bien évidement vous en trouverez toujours qui vous assureront que Platon ne prônait pas l’introspection narcissique. Qu’il préconisait la connaissance et l’acceptation de ses limites, la différenciation entre ce qui ressort de sa seule volonté, de ses propres capacité et de ce qui ne dépend pas de vous. Ignorez les ! Ce sont des misanthropes qui de plus condamnent un peu hâtivement tous les psychothérapeutes, sophrologues, voyants et autres gourous disent-ils, alors que ceux-ci ne font qu’aider des personnes en souffrance en quête d’elles-même. N’est-ce pas la la preuve de leur ignominie. Renvoyez-les à leur intolérance, à leur inconséquence et notez l’adresse de notre analyste.
Gardez vous, monsieur Moije, de tous ces réactionnaires, ces faux prophètes, adversaires du progrès, qui semblent regretter le temps ou l’individu n’était qu’un pion dans le jeu social, qu’un membre passif du groupe dont les intérêts dépassaient les siens. Famille, clan, caste, village, royaume, patrie, autant de niveaux de soumission qui étouffait notre personnalité. Ils sont habiles. Ils se servent des échecs inhérents à toute innovation pour plaider l’immobilisme, le conservatisme, le retour à des valeurs communes, à des solidarités d’un autre âge, qui ne sont que fardeaux freinant notre émancipation, qui contraignent notre liberté tels de véritables harnais. Tout le monde sais bien depuis Mandeville et sa « fable des abeilles »que les vices privés font les vertus publiques. Rien ne saurait rendre une société plus prospère que la recherche par chacun de ses propres intérêts. Il est donc primordial que tous sachions les reconnaitre et portions une attention soutenue à notre propre réussite.
Fort de ces conseils et bien décidé à les mettre en oeuvre, Moije reprend le cours de son existence. Armé d’une ambition toute nouvelle, il se met au golf, séduit une de ses collègues, sa compagne le quitte, il entame une analyse, se met à boire plus que de raison, sa maitresse le lâche, ses enfants ne veulent plus le voir, il signe de moins en moins de contrats, ses collègues l’évitent, et après avoir passé trois mois au placard son patron le vire. Moije erre dans Paris toute la nuit, et au petit matin un cantonnier le retrouvera entre deux poubelles, le nombril lacéré et vidé de son sang.
Bien évidement, nous ne sommes pas tous des Moije mais quelque part, tous un peu ses cousins. La société nous travaille toujours au corps, certainement autant qu’avant mais plus insidieusement.
L’homme est aujourd’hui déraciné. Il ne partage plus rien. Il est sans passé, il ne doit rien à personne ; sans avenir, il en a une peur bleue ; sans patrie, il est citoyen du monde ; sans culture, à chacun la sienne, sans traditions, il est moderne ; sans idéologie , elle est source de guerre ; sans Dieu, après lui tout s’arrête. Et malgré tout, il a le devoir de se construire une vie heureuse sous peine de porter la marque infamante du raté.
Les pères doivent mourir, au moins symboliquement pour que l’homme surgisse. Le problème comme le disait Lash, est que nous vivons sous l’emprise d’un paternalisme sans père. Différentes institutions ont pris sa place : l’école, les services médico-sociaux, l’entreprise, les experts en tous genres, la société de consommation, celle du spectacle, la propagande publicitaire, etc, contre lesquels il est difficile de se révolter. Tous se proposent de nous éduquer, de nous rééduquer ou de soigner les déviants. Perpétuellement soumis à leurs injonctions insidieuses, l’homme peine à s’affranchir de leurs exhortations parfois contradictoires et donc à se construire.
En répondant favorablement aux aspirations sociales d’égalité formelle, en prenant en charge les plus démunis, la société contient les revendications et rend moins utiles les anciennes solidarités, les luttes émancipatrices et fédératrices, les dépendances familiales. En proposant à chacun, une vie sublimée par la pub, par le jeunisme, vouée à la consommation et sanctionnée par la réussite individuelle, nécessairement saine, performante et sans excès, elle désigne tout individu rétif à cette norme comme un sujet à soigner, à former, ou à reconditionner. Cette société impose à l’homme l’horizon bouché son nombril et l’oblige à prendre sa place dans le train du progrès. Ainsi, le progrès comme fin en soi, comme une interdiction formelle de se retourner, comme une condamnation à perpétuité de tout instant dès qu’il devient passé, rend le capitalisme indépassable. L’échange marchand entre les hommes du monde entier, laissé au bon soin de la régulation du marché, constitue dorénavant l’alpha et l’oméga des relations humaines, le seul lien social qui subsiste.
Le capitalisme a réussi là un tour de force incroyable. Il a sauvegardé son système malgré toute ses failles, en socialisant le coût humain engendré par celles-ci et en opérant une marchandisation des solutions qu’il propose contre ces mêmes failles, accroissant ainsi son emprise sur nos sociétés.
Pour ceux qui m’aurait mal lu, il ne s’agit pas pour autant d’exprimer ici du respect ou de la nostalgie pour des traditions religieuses obscurantistes, pour celles des castes aliénantes, pour celles tribales qui mutilent le sexe des enfants, ou pour celles encore qui mettaient la femme sous la tutelle de l’homme. Il s’agit simplement de rendre compte de la réalité nouvelle que constitue la rupture avec ces traditions, surtout pour les moins instruits et pour les plus faibles. Leur bagage intellectuel et culturel nécessaire à réinventer une éthique, un mode de vie, étant limité, le bon sens populaire étant décrié, ils sont les premiers à pâtir de cette situation, a subir les injonctions de la société de consommation et à céder aux sollicitations les plus méprisables. La tâche est ardue de se construire sans vérité révélée, sans l’aide des anciens, sans la promiscuité rassurante de leur compagnons d’infortune, sans les impératifs catégoriques d’une morale toute faite avec pour seul secours un surmoi en déshérence.
Le retour à des aspirations plus collectives portées par des luttes sociales fédératrices contre ce système malade devrait pouvoir nous tenir lieu de nouvelle éthique individuelle.

Mais le mariage dans tout cela ? Nous y venons.
Peut-on être heureux sans être marié ? La réponse semble s’imposer : « Bien évidement ! ». Le nombre important de couples mariés qui divorcent, et dont on peut légitimement penser qu’ils ne nagent pas vraiment dans le bonheur, paraît conforter cette thèse par l’absurde. Et de conclure par un sophisme : « pour vivre heureux ne nous marions pas ! » Mais si le mariage n’est pas un gage de la réussite d’une vie conjugale, on ne peut en conclure logiquement que l’union libre le soit. Les couples s’y font et s’y défont à peu près à la même fréquence que dans le mariage. Le seul comportement logique qui pourrait résulter de ces constats, consisterai à vivre seul. Or, même si le célibat gagne du terrain c’est rarement un choix, sauf par défaut, et les gens aspirent toujours à vivre en couple. Seulement les attentes mutuelles étant plus exigeantes, cela conduit les individus à une errance sentimentale en quête de l’âme soeur idéalisée.
Le mariage est une institution traditionnelle séculaire quasi universelle, ancrée fortement dans nos modes de pensée et de vie et donc dans notre imaginaire collectif. Il a été longtemps la preuve exigée de la sincérité de l’amour ; la voie vers une vie accomplie ; le passage obligé pour de nombreuse jeunes filles, désireuse d’échapper à la tutelle familiale - même si c’était pour retomber officiellement sous la tutelle maritale. Pourquoi donc cette désaffection pour le mariage en occident ?
Le discrédit que suscitent les traditions en général, constitue une explication du phénomène mais elle reste partielle. Voyons plus précisément les raisons de ce désintérêt propre à cette tradition qu’est le mariage.
L’instinct de reproduction - et d’autres certainement moins avouables - poussent l’homme à chercher une partenaire afin de perpétuer l’espèce. Il est vite apparu qu’une condition essentielle à cette survie, est la formation de cellules protectrices autour de la progéniture. Nous ne nous intéresserons qu’à la forme la plus répandue qu’à pris cette cellule : le couple formé d’un homme et d’une femme et des enfants qu’ils conçoivent. Quelle que soit l’époque, le lieu et la forme qu’il a pu prendre, le mariage avait pour but premier de fonder cette structure familiale, de lui donner un statut juridique ou coutumier et d’établir la filiation des enfants nés dans ce cadre. Il a pour conséquence, c’est même un but dans certains cas, de créer des liens entre les deux « belles familles » et donc d’éviter ou de mettre fin à certains conflits entre les groupes auxquels elles appartiennent. A ces fins, le mariage est toujours un acte public et ritualisé qui prend la société à témoin de cette alliance. Longtemps l’union de deux personnes ne fut guère décidée par les intéressés eux mêmes. L’amour était donc rarement un critère déterminant et s’il pouvait exister au sein du couple c’est qu’il avait fini par s’y installer. De nos jours, ces conditions se sont totalement inversées, au moins sous nos contrées, l’amour est le facteur prépondérant qui conduit au mariage. C’est donc bien évidement le mariage d’amour que je vais considérer.
Les raisons de la désaffection pour le mariage sont de deux ordres : social et psychologique, mais les deux sont intimement liés et influent l’un sur l’autre. Il serait donc peu explicite de vouloir les explorer séparément, aussi nous passerons de l’un à l’autre pour mieux souligner leur relation.
La société qui précède la révolution culturelle de 1968 proposait aux individus une destinée fortement marquée par leur condition sociale et par leur sexe. Ce déterminisme occasionne moins d’attentes que nôtre époque de liberté individuelle et en conséquence moins de désillusions. La femme devait être avant tout une épouse docile, une mère attentive, et la goujaterie des hommes se comprenait alors comme une de leur caractéristiques ataviques. Le bonheur était simple comme un stéréotype, le mariage en était une condition essentielle et le divorce était perçu comme un dernier recours réservé à ceux qui pouvaient se payer le luxe de vivre seuls.
Le mariage s’est, au fil du temps, fortement chargé en représentations idéalisées tels que l’amour, le foyer, la fidélité, le bonheur, l’accomplissement de soit etc…
L’individu rationnel a néanmoins pris de la distance avec cette approche pour le moins fantasmée du mariage. Mais comme toutes les passions, l’amour tend à
annihiler une bonne part de cette rationalité. Ainsi les amoureux surchargent leur propre mariage de tous ces idéaux, élevant d’autant le niveau d’exigence vis à vis de leur propre couple. Les phéromones une fois dissipées, l’intensité passionnelle réduite, la rationalité ne retrouve pas toujours le niveau requis et ce n’est pas les injonctions au bonheur que véhicule notre société de consommation qui va y contribuer. Le mariage a en quelque sorte contractualisé la construction mentale initiale, qui reste la référence intériorisée, notamment pendant les crises que traverse le couple. Plus le rêve d’absolu était fort, plus les écarts à cette norme sublimée sont vécus comme des échecs marquants - inacceptables pour qui exige d’ être heureux - et aboutissent le plus souvent à la rupture.

La baisse du nombre de mariage peut-être aussi analysée comme une conséquence des cadres familiaux alternatifs qui ont fini par s’imposer. Je pense à l’union libre et au PACS.
L’union libre répondait à cette exigence de 1968 de faire table rase du passé traditionnel. En déconstruisant la cellule de base de la société qu’était la famille elle entendait saper ses fondement pour reconstruire sur de nouvelles bases .
L’union libre se pose alors comme une alternative de vie commune en rupture nette avec la société d’avant soixante-huit et son ordre bourgeois. Elle est en phase avec la libération de la femme, avec la libéralisation sexuelle, avec la revendication d’une liberté individuelle toujours plus grande. Mais le train de la modernité ne se contente pas de proposer une expédition aux aventuriers. Mues par une volonté farouche d’émancipation des masses, les invitations au voyage visent le plus grand nombre, même ceux qui à priori, ne sont pas intéressés. Pour les convaincre, on misera sur la société du spectacle qui racontera oh combien, sont belles ses nouvelles contrées sentimentales, comment on s’y sent libre et à quel point il est idiot de ne pas embarquer. Il convient non seulement de quitter le passé mais de déclarer ringards ceux qui voudraient rester sur le quai. Ainsi le mariage souffre de l’image véhiculée par les chantres d’une modernité qui se construit sur les ruines du passé, sans parvenir pourtant à se réinventer réellement (les tentatives de vie communautaire ayant fait long feu et les fondamentaux père, mère, enfants étant par nature difficilement dépassables).
Après avoir eu la peau du mariage, l’union « libre » a obtenu, au nom de l’égalité des droits, de pouvoir bénéficier d’un cadre juridique peu différent de celui des couples mariés surtout concernant la filiation. Ainsi une nouvelle liberté était inventé singeant à travers le PACS l’institution honnie. Pourtant les réalités économiques s’imposant à tous, la notion de liberté est plus formelle que factuelle et dépend avant tout des moyens financiers de chacune des parties.
Par ailleurs, les personnes optant pour l’union libre revendiquent une approche moins romanesque du couple. Ce pragmatisme provoquerait selon eux moins de désenchantements, puisqu’à l’instar des contrats commerciaux, il repose avant tout sur la loyauté des parties. Cependant la nature humaine est peu contrainte par les contrats moraux, et les coup de canifs y sont vécus comme autant de blessures de l’amour propre qui conduisent fréquemment à la désunion. L’échec que cela représente est peut-être moins mal vécu que dans le mariage, mais il n’y a rien de moins sûr.
Pour les jeunes il s’agit généralement de ne pas reconduire le schéma familial. De s’émanciper, d’afficher ses propres valeurs, d’être soi. Les choix de vie étant le plus souvent contraints par le contexte économique, ils sont le plus souvent restreints. Le non-mariage reste une façon de faire un choix, une expression de sa liberté factuelle.
C’est une aussi de façon plus inconsciente de repousser le passage à l’âge adulte, un refus de vieillir, le vieux étant souvent assimilé à la personne marié qui a des enfants. Les responsabilités qu’impliquent le mariage bien qu’elles n’en soient pas exclusives, rebutent les jeunes adultes, qui de plus en plus nombreux s’attardent dans l’adolescence.
Pour les plus romantiques, il s’agit de conjurer la triste usure du temps sur la passion en refusant d’inscrire leur amour dans le temps long du mariage.
Pour les plus pragmatiques il s’agit de ne pas en faire toute une histoire. D’accepter en conscience la banalité de leur amour, de refuser d’arrêter le temps dans un moment de nombrilisme conjoint, visant à célébrer un amour parmi tant d’autres, lors d’un fête que l’on voudra inoubliable, qui coûtera beaucoup d’argent et qui finalement ne se rappellera à notre souvenir qu’à l’aide de photos, comme autant de clichés d’un bonheur surjoué.
Loin d’être exhaustif, voilà un rapide tour d’horizon des causes du non mariage.
J’en retiens avant tout et paradoxalement, eu égard à la liberté revendiquée par chacun, la forte influence de l’injonction sociale. On ne se marie plus parce l’élite parisienne, les prescripteurs du bon goût, les thuriféraires du bonheur, ont décrété que ce n’était plus la mode. Gare aux ringards qui ne suivent pas ses diktats.
Une plaidoirie pour le mariage pourrait consister en une tentative de contradiction de cet argumentaire. Mais se serait faire offense à l’intelligence du lecteur qui, n’en doutons pas, aura perçu de lui même le caractère souvent irrationnel des raisons d’ordre psychologique, et celui approximatif et lacunaire de l’explication sociale qui l’appuyait. L’ordre bourgeois ne s’est jamais aussi bien porté économiquement. Nombreux sont ceux qui voulait le renverser et qui en sont aujourd’hui les plus fiers représentants et se comptent parmi l’élite politico-médiatique. Evidement son éthique a évolué. Elle se résume maintenant à un libéralisme moral autoritaire qui exclue et stigmatisme ceux qui voudraient s’en écarter.
Pourtant ces contre-arguments ne constitueraient pas pour autant une plaidoirie opérante pour le mariage.
Il me faut donc convaincre de l’utilité, de la pertinence, du mariage en lui-même, compte tenu qu’il n’est plus exclusif de l’institution familiale.
Mais explique-t-on l’utilité, la nécessité, de la musique, de la poésie, de la peinture, de l’art en général. La seule explication qui vaille de toutes ces frivolités c’est l’émotion qu’elles font naître au coeur de l’artiste, mais avant tout chez celui qui les reçoit. Qu’est-ce qu’un art qui ne s’adresserait à personne, qui n’impliquerait que son auteur. L’art a besoin de mettre en scène l’émotion qu’il véhicule. Pour filer la métaphore, je dirais que le mariage est le cadre de l’amour, il le met en valeur et le protège. Le mariage est la mise en scène de cet amour, le spectacle qu’en donnent les amoureux à travers un rituel connu, auquel participe les invités de la noce. C’est une douce musique nostalgique, qui résonnent longtemps au coeur des vieux amants. On me reprochera de faire un amalgame entre noce et mariage. Soit, mais la noce demeure (avec le divorce), une caractéristique forte du mariage. Le mot mariage ne renvoit-il d’ailleurs pas à ces deux signifiés ? De plus la noce est importante car comme tous les rites, elle conforte ce qu’elle célèbre. On ne se quitte pas sur un coup de tête lorsque l’on prend à témoin de son amour une assemblée choisie.
Le mariage, union légale et ritualisée de deux êtres, transcende largement sa définition. Il porte en lui des siècles d’histoire, de littérature, de rêves, de passions. Bien évidement, comme toute transcendance, celle-ci exige une certaine foi pour être ressentie. Nous ne sommes plus sur le registre unique de la raison froide et calculatrice. Si pour vous sentimentalisme et romantisme sont à classer au registre des valeurs désuètes et ringardes, mon propos est vain ; je pourrai aussi bien essayer de convaincre un troupeau de moutons des bienfaits de l’alimentation carnée. Enfin, le mariage sous-tend une idée du couple qui parie sur la durée, la tendresse, la complicité. Un couple qui sait que l’amour se cultive, mais qui ne l’idéalise pas. Un couple qui ne fait pas de l’exaltation amoureuse une quête perpétuelle. Un couple qui admet que le désir d’absolu fini toujours par s’exténuer dans sa propre poursuite et qu’il conduit le plus souvent de l’aventure à la liaison, de la passion à la passade, de l’amour à l’amourette, du batifolage à la bagatelle, et se termine au mieux dans la solitude décrépite de deux corps qui singent leurs élans de jeunesse.

Ce qui reste au mariage, c’est donc l’émotion qu’il véhicule, mais aussi le caractère universel de l’institution, et le sentiment d’appartenance à l’humanité réelle et non pas formelle de ceux qui le perpétuent. Quiconque a déjà convolé, porte généralement un regard plein de sympathie pour les cortèges nuptiaux qu’il croise. La joie qui s’y exprime est souvent contagieuse car elle vous ramène à celle que vous avez ressentie. Rompre avec cette tradition n’est-ce pas la revendication d’un différentialisme narcissique, qui nous coupe encore un peu plus de notre passé, et surtout de nos prochains.
Evidement, la fraternité revêt d’autres aspects que le partage des traditions. Mais pour exister ailleurs que sur une devise républicaine, la fraternité nécessite la reconnaissance de l’autre comme un prochain. Autrement dit nous devons pouvoir nous identifier mutuellement comme des semblables, par le partage d’un mode de vie, de certaines valeurs, d’une décence commune, pour citer Orwell. Sans cette proximité nous sombrons dans un humanisme de façade, désincarné, qui s’abîme au mieux dans une tolérance ignorante de l’autre. D’ailleurs, l’économie de marché se présente comme la nouvelle et dernière valeur universelle, beaucoup moins clivante que les traditions. Elle prétend fonder un nouvel humanisme, à l’abri des guerres et des querelles de clochers, que la justice aura à charge de trancher, à l’aune de lois toujours plus liberticides car sommées d’intégrer toujours plus de spécificités.
Vous avez le droit de souscrire à cet avenir et de vous réjouir de cette civilisation sans âme. Pour ma part je préfère cultiver une certaine nostalgie, m’affirmer en réaction contre l’absolutisme du modernisme, et militer pour le mariage gai. « Et que vive les mariés »

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