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Un dernier pour la route. (Courte nouvelle).

samedi 9 juillet 2016, par Sausausau

Ils arrivaient, les uns après les autres, et pénétraient sans autre façon, dans le petit jardin par un portillon blanc. Ils n’avaient pas été formellement invités, mais ils étaient attendus, certains depuis longtemps, et chacun savait que tous viendraient. Les salutations étaient brèves, dépourvues d’effusion. Aucune émotion ne semblait émaner de cette assemblée. Personne ne se touchait, ne s’embrassait. Tous semblaient avoir admis que ce n’était pas le lieu, que toute étreinte ici aurait été déplacée, incongrue. Les mouvement de tendresse, les transports, trop tard Il fallait y penser avant. Les occasions d’affections manquées le resteraient à jamais.

Ils s’étaient installés sous un figuier, nullement à la recherche d’ombre, il n’y en avait pas, mais c’était là que les sièges étaient installés.
Chacun tenait un verre vide. Attendaient-ils qu’on les servît ? Certains semblaient s’impatienter.
Après les quatre frères, vinrent leurs femmes. Sans laisser transparaître le moindre empressement à les rejoindre, elles prirent néanmoins place à leurs cotés comme satisfaites d’être enfin arrivées. Le silence régnait, un silence glacé, seulement brisé par le grincement lugubre du portillon qui précédait l’apparition de chaque nouveau venu. Aucune parole n’était échangée. Les regards qui se croisaient étaient comme absents à l’autre, le miroir de l’âme ne reflétait rien, si ce n’est une certaine lassitude. Plus de jugement à espérer ou à redouter. Plus de débats stériles pendant lesquels chacun espérait convaincre l’autre, davantage pour être moins seuls dans leurs incertitudes que par conviction réelle. Les voici à présent privés du point de vue de l’autre sur eux-mêmes. Jugement exprimé ou imaginé, à jamais non-dit. Les voilà tels des borgnes tordant la tête, tentant de saisir la part de réalité qui à jamais leur échappe. Auparavant, ils pouvaient douter de la fidélité du reflet que le miroir leur renvoyait, mais maintenant plus moyen de vérifier. L’image est correcte mais il en manque un bout. Quelle était cette part à jamais étrangère à ma conscience. Le silence têtu leur renvoyait leur question.

D’autres plus tard arrivèrent. Les fils et les filles, les petits-fils et petites-filles, peu de jeunes, la plupart avaient atteint un âge respectable. Tous prirent place, il y avait des sièges pour tout le monde. Aucun brouhaha ne montait de cette troupe assise, immobile semblant attendre qu’il se passe enfin quelque chose. Mais il ne se passait rien, même le temps était figé. Les feuilles du figuier était absolument immobiles. Il y avait-il seulement un figuier ? Le vent, quel vent. Le ciel, le soleil, la lune, ces réalités immuables paraissaient avoir perdu de leur évidence ! Eux pourtant étaient là, obstinément silencieux. Par nécessité ? Par choix ? Comment savoir. Un observateur extérieur aurait pu s’étonner de retrouvailles aussi mornes. Toutefois il ne s’agissait point de retrouvailles, simplement d’un rendez-vous imprécis, sans date ni lieu, que chacun pourtant honorait bon gré, mal gré.
D’ailleurs d’observateur extérieur, il ne saurait être question. L’endroit était connu de tous mais nul ne pouvait y pénétrer sans y être attendu. Tout ce qui ce passait dans ce jardin n’était donc que conjectures, prophéties de deuxième voix ou affabulations de ceux qui prétendaient s’y être déjà rendu. Seul le narrateur, cet être omniscient que nous offre la littérature, peut en être témoin. Ainsi il nous contera qu’au fur et à mesure des arrivées, certains sièges se libéraient. Ou plutôt, ceux qui y étaient installés paraissaient occuper l’espace avec moins de matérialité, plus d’évanescence jusqu’à se dissiper complètement. Quelqu’un s’y était-il jamais installé ? Qui était-ce déjà ? Quel était son nom ? Que faisait-il avant d’être ici ? Etait-il beau, laid, bon, méchant, nul ne se souvenait. Les traces dans l’histoire finissent toutes par être effacées par le ressac entêté du présent.

Quoi qu’il en soit, y avait toujours de la place pour tout le monde.
“ Pourquoi ces verres ? ”, aurait pu se demander l’observateur impossible.
Le narrateur lui aurait expliqué que chacun venait avec le sien.
- Mais pourquoi des verres vides qui ne servent à rien.
- Ils auront été vidés en chemin, bus trop vite ou renversés par maladresse et ils espéraient sans doute qu’on les remplissent à leur arrivée. Mais il n’y a rien à boire ici. Ni eau, ni lait, ni vin. Pas plus qu’il n’y a de miel et de fruits. Aucun espoir que les verres soient à nouveau pleins, que l’on puisse à nouveau se restaurer.
- “Chacun aura donc eu sa part ? ”.
- Evidement ! Certains se sont enivrés, d’autres parcimonieux ont bu à gorgées lentes, d’autres encore on été peu servis et ont eu soif, qui de la piquette qui de l’excellent vin. Il en est même qui se sont contentés d’eau, mais personne n’a été oublié. La ration a pu être jugée insuffisante par certains estimant sans doute qu’ils méritaient plus, ou bien par d’autres totalement soûls mais toujours en manque.
- N’ai-je pas été bon questionnaient-ils tendant leur verre. J’ai été servi et bien servi oui, mais j’ai travaillé, j’ai alimenté la fontaine. Je n’ai lésé personne, ou si peu, et le plus souvent avec l’accord du prince. Le peuple ? Quoi le peuple, quel peuple ? J’en suis moi du peuple. Je ne suis qu’un petit rouage d’un système d’adduction compliqué. C’est toujours prêt à se gripper, tout ces robinets, ces vannes, personne ne sait plus vraiment comment cela fonctionne, on a certainement plus les plans, même les ingénieurs s’y perdent. Non, je vous dit, il vaut mieux ne pas trop y toucher, tant pis si certains robinets ne donnent qu’au goutte à goutte et menacent de se tarir, dans l’ensemble ça fonctionne. Je ne peux tout de même pas me sentir responsable de la soif des autres. Ma famille a toujours pu se désaltérer à l’envi, n’est-ce pas là l’essentiel ?
Ainsi, seuls, en bonne compagnie, ou en mauvaise, ils ont tous vidé leur verre. Personne pour vérifier le taux d’alcoolémie. Nul juge pour les sanctionner en cas d’excès. Chacun est sous son entière responsabilité. Le voyage s’est bien passé, tant mieux, mais étiez-vous vraiment en état de vous rendre compte d’éventuels accidents que vous auriez pu occasionner ? Et ces traces sur le pare-brise ? Des insectes, et là sur l’aile un peu cabossée ? Peut-être un chat ou un petit chien. Vous n’avez rien senti ? Peut-être étiez vous assoupi ?
L’essentiel c’est de savoir ou l’on va et d’y arriver, dites-vous.
C’est effectivement l’avis le plus commun, aussi est-il prudent d’en douter.

En tout état de cause, ils auront beau insister personne n’a jamais été resservi, et c’est tant mieux.
Reste à espérer que jamais personne ne parvienne à corrompre le tenancier car ceux qui en ont les moyens auraient, toute honte bue, tôt fait de tarir la source.
Espèrent-ils, malgré tout, ceux qui regardent avec tristesse le fond de leur godet. Certains peut-être le conservent-ils en souvenir, piètre relique d’une ébriété malgré laquelle ils sont parvenus jusqu’ici. Probablement faudrait-il dire, grâce à laquelle ils sont parvenus jusqu’ici, car comment expliquer, si ce n’est par un état de conscience altéré, cet entêtement à poursuivre des chemins qui aboutissent tous, et de tout temps, dans ce jardin. Certains, semblant enfin admettre l’inutilité d’un verre vide finissent par le briser. Ils ressortent alors par le portillon jugeant probablement leur présence à présent déplacée. Pour aller où ? Allez savoir. La vie est pleine de mystère, la mort, elle, n’en recèle aucun.

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